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L’intrigante Leïla Ben Ali, «régente» déchue de Tunisie

21012011

Depuis quelques années, l'ambition de la première dame était claire : succéder à son mari à la tête de la Tunisie.
Depuis quelques années, l’ambition de la première dame était claire : succéder à son mari à la tête de la Tunisie. 

INTERVIEW – Influente, intelligente, assoiffée d’argent et de pouvoir, l’épouse de Ben Ali a fait l’objet des plus folles rumeurs. Auteur d’une enquête approfondie sur la «régente de Carthage», le journaliste Nicolas Beau revient pour le figaro.fr sur cette personnalité honnie des Tunisiens.

L'intrigante Leïla Ben Ali, «régente» déchue de Tunisie coeur- LEFIGARO.FR. – Beaucoup de rumeurs circulent sur le compte de l’ex-première dame tunisienne. Mais qui est-elle vraiment ?

Nicolas BEAU. – Leïla Trabelsi traîne en effet une réputation assez sulfureuse, largement fausse d’après les éléments que nous avons pu recueillir. Beaucoup des rumeurs qui circulent sur son compte, notamment sur Internet, ont été propagées par des opposants. C’est en fait une femme qui, jusqu’à sa rencontre avec Ben Ali, a eu un parcours assez classique dans la Tunisie moderne, menant une vie de femme libre et indépendante. Elle s’est mariée, avant de divorcer à 21 ans, elle gagnait sa vie, elle sortait…

Deux éléments ont beaucoup contribué à la confusion autour de son passé. D’une part, ce que nous révélons dans le livre* : il y a eu une deuxième Leïla Trabelsi. Une homonyme, au passé assez similaire sur bien des points, et qui a également circulé dans les allées du pouvoir… jusqu’à son étrange disparition. D’autre part, dans une volonté d’amnésie totale, le régime tunisien a empêché toute production sur l’histoire contemporaine du pays, a fortiori quand cela concernait le passé de Ben Ali ou de sa femme.

Quelle première dame était-elle ?

Elle est devenue la maîtresse quasi-officielle de Ben Ali en 1984, jusqu’à leur mariage en 1992. Dans un premier temps, c’est une première dame assez classique. Incarnant bien la femme tunisienne moderne, elle joue un rôle d’icône dans le cadre de la lutte contre l’intégrisme. Mais très vite, elle cherche à placer toute sa famille et fait preuve d’une espèce de boulimie d’argent énorme. Peu à peu, son clan va ainsi mettre la main sur tous les pans de l’économie tunisienne. C’est une femme très intelligente, qui a réussi à s’imposer au palais de Carthage au point d’en devenir une véritable «régente».

Le premier ministre tunisien a dit avoir «l’impression» qu’elle tenait les les rênes du pouvoir ces dernières années. Était-ce le cas ?

On peut dire qu’il y avait depuis dix ans une sorte de cohabitation au palais de Carthage, un partage des rôles. Leïla Trabelsi gérait l’argent de son clan mais aussi beaucoup de dossiers tunisiens importants dans le monde du business: les gros contrats de concessions avec l’étranger, l’import-export… Le président Ben Ali gérait toujours l’appareil sécuritaire, qu’il connaissait par cœur. Sur la fin, Ben Ali déclinant et elle étant plus jeune, elle a pesé de plus en plus sur les décisions du régime.

Jusqu’à envisager de succéder à son mari ?

Son ambition transparaissait clairement depuis deux ou trois ans, où elle apparaissait plus dans des moments politiques. Mais elle savait que succéder en personne à Ben Ali ne serait pas simple. D’abord, parce qu’elle avait contre elle le RCD, le parti du président déchu, qui se méfiait d’elle. Ses membres, pour beaucoup issus de la bourgeoisie tunisienne, n’avaient que mépris pour cette femme venue de rien et qui prétendait jouer un rôle de premier plan. Ensuite, le soutien de l’armée lui manquait, tout comme à son mari d’ailleurs, ainsi que l’ont prouvé les récents événements. Enfin, Wikileaks a révélé que les Etats-Unis surveillaient de près son clan, qualifié de «quasi-mafieux».

Peut-on imaginer de la voir jouer à nouveau, un jour, un rôle de premier plan en Tunisie ?

Le couple est dans une bien mauvaise posture. Sur la scène internationale, leurs amis se font rares. Quant à la Tunisie, Leïla y est très détestée. Il est d’ailleurs probable que si le couple était resté là-bas, elle ne serait plus de ce monde. Peut-être auraient-ils même fini comme les Ceausescu (le couple dictateur roumain fusillé lors de la chute du régime communiste, ndlr). En tout état de cause, la «régente» est finie. (Le Figaro-20.01.2011.)

* «La Régente de Carthage, main basse sur la Tunisie», de Nicolas Beau et Catherine Graciet (La Découverte, 2009).

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**Eva Joly demande à Nicolas Sarkozy de « réparer les fautes commises »

Les eurodéputées Eva Joly et Hélène Flautre (Europe Ecologie-Les Verts) ont appelé Nicolas Sarkozy à agir rapidement pour « réparer les fautes commises jusque-là » en Tunisie par le gouvernement français, dans une lettre au chef de l’Etat datée de jeudi 20.01.2011.
La probable candidate EELV à la présidentielle et sa collègue au Parlement européen -qui ont tenté de se rendre en Tunisie le jour où Ben Ali a fui le pays avant d’être redirigées sur Paris- estiment que « la révolution tunisienne est un événement considérable, à la hauteur de ce qu’a été en 1989 la chute du mur de Berlin ». « Si elle est évidemment le fait et l’objet du peuple tunisien, elle constitue aussi l’occasion pour la France et votre gouvernement de réparer, au moins sur le plan symbolique, les fautes commises jusque-là », écrivent Mmes Joly et Flautre.
Elles demandent notamment au chef de l’Etat d’agir rapidement pour la Tunisie. « La France et l’Europe doivent dès aujourd’hui geler la totalité des avoirs tunisiens suspects qui se trouvent sur leur territoire », répètent-elles, plaidant pour « l’ouverture d’une enquête pour blanchiment qui s’intéresse autant aux biens des familles Ben Ali et Trabelsi qu’à ceux de leurs proches ».
Il faut « également réorienter en partie les aides publiques » accordées à la Tunisie « afin de soutenir » la transition démocratique et « aider à la mise en place d’une Commission d’enquête internationale indépendante sur les exactions perpétrées au cours des dernières semaines », selon leur lettre au président de la République.
Comme le rassemblement écologiste l’a déjà fait, les eurodéputées demandent aussi des excuses et la démission de la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie après ses déclarations controversées sur la Tunisie, une décision à leurs yeux « absolument nécessaire pour la crédibilité de notre diplomatie ».
Rappelant à M. Sarkozy son discours au soir de son élection en mai 2007 où il s’était « adressé à tous les +opprimés du monde+ », elles s’étonnent que « dès le début de l’année 2008″, le chef de l’Etat ait semblé « oublier ces paroles pourtant pleines de nobles intentions », citant « la Tunisie en exemple et comme un pays où « +l?espace des libertés+ progressait ». (AFP-20.01.2011.)

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Reprise des activités de tous les services publics
 et préparation de l’élection présidentielle Deuil national de 3 jours à la mémoire des martyrs, à partir d’aujourd’hui * Restituer les biens mobiliers et immobiliers de l’Etat à la disposition du RCD  * Rentrée scolaire et universitaire au cours de la semaine prochaine et suppression de la police universitaire. Tunis-TAP- M. Taieb Baccouche, Ministre de l’Education, a annoncé que le Conseil des ministres a pris un ensemble de décisions importantes visant notamment à décréter un deuil national de trois jours à la mémoire des martyrs des douloureux événements survenus, récemment, en Tunisie, et ce à partir de demain, vendredi 21 janvier courant. S’adressant, hier, à un auditoire de la presse nationale et internationale, à l’issue de la première réunion du gouvernement d’union nationale, M. Baccouche a mis l’accent sur la portée de l’allocution de M. Foued Mebazaa, président de
la République par intérim qui, a-t-il dit, a tenu à réaffirmer le caractère intérimaire du gouvernement et à définir sa mission qui consiste, notamment, à veiller à la reprise des activités de tous les services publics dans le pays et à la préparation de la prochaine élection présidentielle. (21.01.2011.)
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**Vivre avec la parole retrouvée

De l’envoyée spéciale d’El Watan en Tunisie

Avenue Habib Bourguiba, centre-ville de Tunis. Un quadra rentre chez lui après une manifestation. Sur sa tête, il porte encore une pancarte en carton sur laquelle est écrit : «RCD out !» En une semaine, beaucoup de choses ont changé en Tunisie. Le plus visible ? Aujourd’hui, dans la rue, tout le monde parle de tout. En toute liberté. «Il y a une semaine, c’était encore inimaginable d’avoir cette liberté, confie un jeune adossé à un mur. Avant on ne parlait que de foot, c’était le seul sujet sur lequel on pouvait débattre, la politique nous désintéressait. On ne connaissait même pas les programmes de chaque parti, ni les noms des opposants. Et on ne pouvait pas parler non plus d’économie ni d’actualité, car tout cela impliquait de parler inévitablement de la famille “régnante“.»

Un autre intervient : «C’est vrai, les jeunes qui ne votaient pas hier vont désormais se renseigner sur Google sur le nom des opposants qu’ils entendent ! Ils essaient de se cultiver politiquement pour alimenter des discussions.» Un peu plus loin, dans l’un des quelques cafés ouverts et remplis de clients, le patron nous confie : «Chez moi, depuis la chute de Ben Ali, les débats animent le café toute la journée. Jamais auparavant nous n’avions assisté à un tel déferlement de paroles. Tout le monde aujourd’hui parle et a un avis à donner !» Karim, lui, est persuadé que cette liberté d’expression a commencé aussi sur Al Jazeera, qui a soutenu cette révolution. «On n’a jamais vu autant d’opposants et de participants de la société civile pour dénoncer le régime dictateur !»

Dans le métro, les bus, les taxis, des plus vieux aux plus jeunes, on n’a qu’un sujet de discussion : Ben Ali, Trabelsi, le RCD et compagnie. Dans les rues de Tunis, des cercles de débats s’improvisent. Parfois, un leader de groupe prend la parole. Un adolescent qui passe par là lance ironiquement : «Vous êtes tous devenus des intellectuels !» Les Tunisiens s’expriment sans tabous ni peur.

Tous des intellectuels

Imène, une jeune Tunisoise bien habillée, explique : «Nous avons subi vingt-trois ans d’oppression. Les gens ne sont pas près d’abandonner ce droit qu’ils retrouvent après des années de privation.» En pleine avenue, les policiers sont là, debout, silencieux, «Ils ne sont même pas en position de défense, cela nous impressionne encore», s’amuse Sadek, un fonctionnaire de 40 ans, venu avec son fils pour manifester contre le RCD. «Ils ne peuvent pas faire autre chose, aujourd’hui, ce sont eux qui ont peur, relève son fils. Avant, quand je me tenais debout dans une manifestation aussi rare soit-elle, on rentrait chez nous avec la conviction qu’ils allaient venir nous chercher le soir à la maison.

Aujourd’hui, les tracts circulent le plus normalement du monde. On essaie même d’en distribuer aux policiers !» Selma, elle, n’est pas très convaincue. «Je pense que les gens ont du mal à réaliser leur victoire. Aujourd’hui, on se crée encore des histoires, tout le monde est devenu spécialiste en politique, certains dénoncent le RCD tandis que d’autres défendent ou rejettent El Nahda. Mais souvent les débats restent stériles. Je comprends que les gens soient assoiffés de paroles, mais trop de paroles tue la parole. On est passés de pas de parole du tout à trop de mots. Au lieu de parler en l’air, il faudrait aller travailler, raviver l’économie du pays. Que tout se remette en marche. Et que chacun joue son rôle dans la société, les partis, le Parlement, les médias et la population.»

Mosbeh partage cet avis : «Les Tunisiens ne sont pas encore matures pour gérer toute cette liberté.» Pour lui, la plus grande peur aujourd’hui, c’est que la situation dérape à cause de cela. «Cette capacité à s’exprimer et exprimer ses opinions aussi librement dans la rue nous impressionne encore, reconnaît Aymen Rezki, journaliste au journal d’opposition Ettarik El Jadid. Mais dans une société, l’exercice démocratique est un signe de bonne santé…» (El Watan-21.01.2011.)

 

***Aymen Rezki. Journaliste au journal d’opposition Ettariq El Jadid

Les médias qui disaient : «Vive Ben Ali !», disent aujourd’hui : «Vive le peuple !»

-Du jour au lendemain, tous les médias tunisiens s’expriment sans aucune censure… Comment vivez-vous cela ?

Aujourd’hui, tout le monde se prend pour Che Guevara ! Jusqu’au dernier souffle de Ben Ali, pourtant, les médias l’ont soutenu. Ces médias-là n’ont pas de principes : ce sont les mêmes qui disaient : «Vive Bourguiba !», qui ont dit : «Vive Ben Ali !» et disent aujourd’hui : «Vive le peuple !». Cependant, on va dépasser cela, on ne va pas commencer à juger tout le monde, parce que cela  nous fera perdre du temps.

-Les journaux d’opposition étaient les premières victimes de la censure…

Avant la chute de Ben Ali, il n’y avait que trois véritables journaux d’opposition : Ettariq el jadid, Almawkef et Mowatinoun. Ils ont subi une pression terrible, on n’avait pas droit aux insertions publicitaires, car la TCE tunisienne distribuait la publicité aux journaux en fonction de leur fidélité à Ben Ali. Les entreprises aussi de distribution se contentaient de diffuser les journaux à quelques kiosques, surtout pas dans les quartiers populaires. Et lorsqu’on essayait de les distribuer nous-mêmes, les membres du parti présidentiel venaient harceler le kiosque, en le menaçant ou en lui inventant des problèmes fiscaux. Lorsque certains numéros traitaient de sujets sensibles, ils étaient tout simplement arrêtés à l’imprimerie.

-Croyez-vous à une réforme politique pour la liberté d’expression et la liberté de la presse ?

Oui. Aujourd’hui, il existe un gouvernement provisoire dans lequel il y a des opposants, mais ce qui nous importe, c’est la commission de réforme politique. A sa tête, Iyad Ben Achour qui est un indépendant et grand juriste. Ce comité a pour mission le changement du code de la presse et de la Constitution, pour une plus grande liberté d’expression. On attend plus de ce comité que du gouvernement. Mais en dépit de tout cela, je pense que la liberté s’acquiert. On ne peut pas croiser les bras en attendant qu’on nous l’offre.

-Comment les rédactions s’organisent-elles avec cette nouvelle liberté ? Comment imaginez-vous la liberté de la presse à l’avenir ? Les journalistes garderont-ils une certaine forme d’autocensure ?

En ce qui me concerne, la liberté s’arrache, elle ne se donne pas. J’ai travaillé de 2006 à 2009 pour la chaîne interdite Qanat Al hiwar Al Tounsi. J’ai subi toutes sortes de harcèlement, mes caméras on été saisies et le sont à ce jour. J’étais obligé de changer régulièrement de numéro de téléphone, de résidence, je vivais comme un espion dans mon propre pays. Je me faisais souvent arrêté, et la police me traitait de double agent, de traître, d’agent français… En dépit de tout cela, on a réussi à transmettre les événements du bassin minier, en 2008, à Gafsa. Aujourd’hui, cette nouvelle liberté d’expression nous permettra de travailler avec plus d’acharnement et de diffuser l’information. On a l’impression de vivre un rêve aujourd’hui, on a presque du mal à croire qu’on peut parler librement. Quant à l’autocensure, certains médias ne sont pas encore libérés de leurs chaînes. De nombreux journalistes se sont réunis après le départ de Ben Ali et ont chassé leurs rédacteurs en chef. Certains de ces derniers ont anticipé et ont réuni leurs journalistes en leur demandant des excuses et en leur promettant la liberté. On est assoiffés de liberté, mais on n’est pas encore démocrates, entre nous…(El Watan-21.01.2011.)

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**Les Tunisiens d’Algérie tremblent pour leur famille

A Tébessa, où ils sont quelque 1600 à vivre, certains depuis des années, les Tunisiens sont en permanence branchés sur les chaînes de télévision et à leur téléphone pour avoir les dernières nouvelles du pays. Entre espoir et crainte, tous attendent un retour au calme pour aller fêter la victoire et retrouver leurs familles.

C’est le premier geste du matin, avant même la première tasse de café et le premier coup de téléphone à la famille restée en Tunisie. Djamila, 41 ans, au chômage, mariée à un Algérien et mère de deux petites filles, allume son petit poste de radio pour avoir les dernières informations de la nuit. «Je mets la radio parce que je n’ai pas de télévision. Je suis branchée sur une chaîne tunisienne qu’on capte très bien à partir de Tébessa», affirme-t-elle, en s’emparant de son portable, qui sonne, pour répondre à une voisine du quartier qui l’appelle pour avoir des nouvelles de sa famille. D’El Tarf à El Oued, les Tunisiens installés en Algérie, certains depuis des décennies, suivent avec attention ce qui se passe dans leur pays natal. A Tébessa, où ils seraient quelque 1600 à vivre, nous en avons rencontré quelques-uns.

«J’ai une sœur et ma mère qui vivent à Tunis, poursuit Djamila. Ma mère est malade et j’avais prévu d’aller lui rendre visite avant les événements. Maintenant, j’attends que ça se calme.» Seule dans sa petite cuisine, Djamila profite de ce moment de quiétude. «C’est le seul moment de la journée où je peux avoir les infos en buvant mon café, sans être dérangée par mes enfants. Quand ils se réveillent, ce n’est plus possible. Il faut leur préparer le petit-déjeuner et les accompagner à l’école.» Sur son petit poste radio, qu’elle est souvent obligée de plaquer contre son oreille pour bien entendre, elle suit très attentivement les derniers développements de la crise et soutient le refus de la population de cautionner un pouvoir dans lequel d’anciens ministres de Ben Ali tentent de garder les postes-clés dans le nouveau gouvernement d’union nationale.

Coups de matraque

Pour elle, pas question que tous ces voleurs du Rassemblement constitutionnel démocratique, qui tiennent les rennes du pays depuis toujours, soient associés à la Révolution de jasmin. «On n’en veut plus. Ils doivent partir, car ils doivent leur carrière à Ben Ali, qu’ils ont servi sans jamais émettre la moindre réserve, alors que sa police torturait la population et que sa femme Leïla pillait la Tunisie», affirme Ali, 33 ans, manutentionnaire dans une entreprise privée depuis six mois et qui a dû traverser la frontière pour trouver du travail à Tébessa en laissant derrière lui un père malade et une mère âgée. Le portable à la main, Ali a été informé, ce matin, par un ami que son père avait fait un malaise et  qu’il était impossible de le transporter à l’hôpital pour des soins.

Devant son insistance de rentrer le plus vite possible, son ami lui déconseille de venir et lui demande d’attendre encore un peu plus, le temps que la situation décante. Assis à une table de café, il raconte comment il vit une révolution qui se fait sans lui et loin de lui. «Quand j’ai vu les images du soulèvement à la télévision, j’ai pleuré, confie-t-il. Je ne sais pas si je pleurais de joie ou de rage parce que je n’étais pas parmi les  manifestants.» Malgré la joie de voir un régime policier, qui a duré vingt-trois ans, s’effondrer, Ali ne peut s’empêcher de se demander si les coups de matraque sur la tête ne sont pas préférables au chaos actuel. Un moment de doute rapidement écarté devant le vent de liberté qui balaie le pays. «Je préfère les problèmes actuels que nous connaissons, que la vie que nous menions avant», déclare-t-il.

Pour beaucoup de Tunisiens vivant à Tébessa malgré l’incertitude, les difficultés rencontrés depuis le départ de Ben Ali, tous s’accordent à dire que la liberté arrachée vaut tous les sacrifices. Nabil, 40 ans, vit à Tébessa depuis son enfance. Ce gardien d’école, père de trois enfants, s’installe face à son téléviseur, une fois son travail terminé et ne quitte son canapé que tard le soir. «Je regarde les informations sur Al Jazeera et je me demande si je ne rêve pas. Jamais je n’aurais pu penser que nous étions capables de tels actes. C’est une énorme surprise et une énorme fierté.»

Sanglots

Plusieurs fois par jour, sa sœur, qui vit dans la ville de Gafsa, située à plus de 300 km de Tunis, lui parle au bout du fil pour l’informer des derniers échos de la contestation et pour savoir si le voyage qu’il avait prévu de faire le mois prochain est toujours envisageable. «On ne sait pas quand on pourra revoir nos parents qui se trouvent en Tunisie. Pour le moment, tous ceux à qui je demande conseil me demandent d’attendre, confie-t-il, avant d’ajouter, c’est quand même extraordinaire ce qu’on vient de réussir à faire, alors que la palme de la contestation ce sont les Algériens qui la détenaient ! Aujourd’hui, on a pris une longueur d’avance sur vous…» Djamila, Nabil et Ali s’accordent à dire que le peuple s’est soulevé parce qu’il était systématiquement brimé, frappé et jeté en prison et que le modèle tunisien qu’a vendu, pendant des années au monde entier, les Ben Ali et compagnie, masquait en réalité une misère atroce qui touchait la grande majorité des Tunisiens.

«Les Tunisiens ont faim. Ils sont prêts à faire les choses les plus folles pour un petit bout de pain. Ma sœur, qui fait des études pour devenir sage-femme, dîne tous les soirs d’un morceau de pain qu’elle trempe dans une tasse de café. C’est ça la réalité tunisienne et non pas celle des stations balnéaires et des hôtels cinq étoiles», assène Nabil. Djamila a connu les brimades, l’injustice et les cadences de travail effrénées quand elle travaillait à l’hôtel Abu Nuwas de Tunis. «J’étais femme de ménage et je travaillais de 7 à 16h. Puis après une pause de deux heures, je reprenais de 18 à 23h. Et quand il y avait un congrès qui se tenait à l’hôtel, je travaillais 24h/24. J’ai fait une dépression à cause du stress.

Le médecin m’a accordé un congé de maladie de six mois. La direction a refusé de se conformer à la décision du médecin et j’ai été mise à la porte sans aucune indemnité.» Il est 18h et le journal d’Al Jazeera vient de commencer. Nabil, les yeux rivés sur la télévision, écoute les dernières infos sur la Tunisie. Il prend son portable et appelle sa sœur pour avoir de ses nouvelles. Il ne peut retenir son émotion et éclate en sanglots. Pour les Tunisiens de Tébessa, l’attente des retrouvailles risque de durer encore un peu de temps.(El Watan-21.01.2011.)

****Le clan Ben Ali, une «quasi-mafia»

-Le business de Ben Ali

Le clan Ben Ali, cette «quasi-mafia» dont on n’a pas fini de mesurer l’étendue des tentacules, aurait fait main basse sur 60% de l’économie tunisienne. Et récupérer cette fortune est un casse-tête pour le nouveau gouvernement. Faut-il revendre, nationaliser cet héritage, s’engager dans une bataille juridique ? Sans compter l’imbroglio des sociétés étrangères qui ont pactisé avec le régime. Toujours est-il qu’hier, la Suisse a donné un signal fort en ordonnant le gel avec effet immédiat d’éventuels fonds en Suisse de l’ex-président Ben Ali et du président ivoirien déchu Laurent Gbagbo par la même occasion.

Alors qu’en Suisse on traque les fonds Ben Ali dans les coffres-forts des banques, les autorités tunisiennes sont empêtrées dans la gestion des acquis amassés par la famille de l’ancien président et de sa femme Leila. Ceux qu’on surnomme les «cleptomanes du Maghreb» avaient fait main basse sur 60% de l’économie tunisienne. Du secteur bancaire, où ils contrôlaient les cinq plus grandes banques du pays à celui des transports (port et aéroport de Tunis) ou encore celui des services (téléphonie mobile opérateur Tunisiana, Orange et Watania Qtel), en passant par les concessionnaires automobiles (Porsche, Volkswagen, Audi…), l’horlogerie et l’agroalimentaire suisses, même la fripperie ne leur échappait pas.

Depuis que le clan du président Ben Ali a fui en Arabie Saoudite et que les membres de la famille de son épouse, les Trabelsi, se sont réfugiés au Canada et dans les Emirats arabes unis, une grande partie de l’économie tunisienne se retrouve dans l’état d’un navire sans capitaine. Ce qui est paradoxal alors que cette révolution a été déclenchée par un diplômé chômeur qui revendiquait simplement une place de travail. Voilà que le risque de la paralysie économique menace. Et dire que sous le dictateur tunisien le pays affichait une croissance annuelle de 6%.

-Le pourcentage Ben Ali

«Pour conclure des affaires en Tunisie, il fallait verser un pourcentage important au clan Ben Ali», déclare Kaïs Fguiri, un opposant tunisien en Suisse depuis 20 ans, membre de la commission fédérale des questions migratoires. «Pas une seule société étrangère n’a échappé à ce système.» La situation de blocage actuelle n’arrange pas les affaires d’un pays comme la France qui détient 2040 joint-ventures en Tunisie directement impliqués dans des affaires avec le clan Ben Ali. Pas étonnant, dès lors, que la foule tunisienne se soit attaquée aux géants de la distribution que sont Carrefour, Géant ou Monoprix, des sociétés en main du clan dirigeant. Orange Tunisie quant à lui se fait des cheveux gris, car cet opérateur était détenu à 49% par France Telecom et à 51% par la société Marwan Mabruk, gendre de l’ex-président tunisien. Plus de 1000 salariés sont plongés dans l’inconnu. Le casse-tête du gouvernement tunisien actuel ? Revendre l’héritage de la famille Ben Ali, le nationaliser ou s’engager dans une bataille juridique ? L’imbroglio est kafkaïen. D’autant plus que chaque jour qui passe dévoile l’étendue des tentacules du système Ben Ali. Une vraie mafia qui a fait main basse sur la Tunisie. Et cette situation donne des sueurs froides à toutes les sociétés étrangères qui ont pactisé avec les cleptomanes de Tunis.

-Les mains liées

«Chaque jour, on découvre que les Ben Ali avaient des actions partout», déclare Hmida, un entrepreneur à Sousse, le fief des Trabelsi et des Ben Ali. Cela se voit dans le nombre d’entreprises et de complexes touristiques qui sont restés fermés depuis le départ des Ben Ali. D’autres ont préféré changer les enseignes pour tourner la page. A l’instar de cette entreprise textile, ZTK, établie à Tunis, qui a fermé depuis la semaine passée. Même si le pays reste son huitième partenaire commercial, la Suisse n’a pas échappé au système Ben Ali. Par exemple, Berne était impliquée dans la Tuninvest international limited. Et également dans Vita Terra, un joint-venture d’exportation de dattes qui approvisionne les plus grands distributeurs suisses. Contacté par La Liberté, le directeur de Vita Terra ne veut pas parler de l’époque Ben Ali, même s’il est de notoriété publique que la famille gérait le juteux marché des dattes.

-Retournements de veste

Dans les palmeraies de Toseur, Sadok Saïdi de la société Beni Ghreb, implantée en 2002 dans la région de Hazoua et qui alimente 80% du marché suisse des dattes, affirme qu’il n’a rien à voir avec le clan de l’ex-dictateur tunisien. «Nous avons évité de travailler avec les banques et les établissements financiers des Ben Ali», affirme-t-il. «Quant au financement de notre société partenaire Vita Terra, on ne connaît pas la provenance de leurs fonds.» Mais Beni Ghreb et Vita Terra Tunisie appartiendraient-elles au gouvernorat de Toseur, dont le gouverneur était très proche des Ben Ali? M. Keller, le patron de Vita Terra Suisse ne veut rien dire et veut tourner la page de l’ancien régime. Quant à la filliale tunisienne, elle a effacé toutes les informations sur son site web, ne laissant aucune trace de l’ancien régime.

D’ailleurs, tout le monde retourne sa veste et retire les affiches à l’effigie de l’ancien raïs des frontons des usines et fait le grand toilettage des sites internet qui, il y a une semaine, glorifiaient encore les Ben Ali. Pour l’heure, le gouvernement tunisien engage une course contre la montre pour éviter que la fortune du clan Ben Ali estimée à plusieurs milliards ne s’évapore dans la nature ou qu’elle ne devienne source de conflits d’intérêts. Trop occupée par sa révolution inachevée et par la persistance de l’influence du clan Ben Ali, la Tunisie tarde à demander des fonds à l’étranger.(El Watan-21.01.2011.)

  

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Leena Ben Mhenni. Dissidente du web tunisien*, enseignante à l’université de Tunis

Le terrain des dissidents, c’est sur la Toile, pas dans le gouvernement !

 Existe-t-il encore une censure dans le web tunisien aujourd’hui ?

Même si la plupart des sites ont été libérés de la censure, elle n’est pas encore tout à fait abolie. Hier encore, nous avions recensé trois cas de censure. Pourtant le ministère qui s’occupait de la censure n’existe plus. C’est un vrai mystère…

-Les dissidents web ont joué un rôle important dans cette Révolution du jasmin …

C’est le manque de couverture médiatique qui a poussé les gens à diffuser massivement les photos et vidéos sur le web, c’est devenu un réflexe, qui va rester encore.

-Mais aujourd’hui, les dissidents vont devoir se reconvertir…

Nous allons continuer à dénoncer la censure si elle continue d’exister et la combattre, mais aujourd’hui, tous les blogueurs et internautes d’hier, qui ont eu un grand rôle dans cette révolution vont traiter des problèmes sociaux politiques. Nous sommes devenus des militants malgré nous, à cause du manque de liberté d’expression qui transforme toute action de dénonciation en une sorte de militantisme, et je pense que ça restera en nous. Aujourd’hui, même si la majorité des sites ne sont plus censurés, je vois toujours des policiers en civil qui surveillent certaines personnes. Cette nuit, par exemple, des gens ont tapé fort à ma chambre d’hôtel à 3h puis se sont enfuis. Ils veulent continuer à terroriser les gens, mais je pense que ce ne sera plus jamais comme avant. Je pense que notre travail n’est pas fini. Bien au contraire, il nous reste encore beaucoup d’injustices à dénoncer.

-Que pensez-vous de la reconversion du blogueur Slim Amamou et sa nomination dans le gouvernement provisoire au ministère de la Jeunesse et des Sports ?

Tous les blogeurs sont très sceptiques. Il est vrai que Slim était un blogueur actif, qui dénonçait pas mal de choses. Mais je pense que le fait de l’appeler au gouvernement est plus un piège, pour faire plaisir aux internautes, aux dissidents. Pour leur dire : voilà, vous avez un représentant au pouvoir. Il faut savoir que s’ils l’ont choisi lui alors qu’il y en avait tant d’autres plus actifs que lui, c’est aussi parce que son père est un RCDiste, qui figure dans la liste des 65 qui ont appelé à la candidature de Ben Ali en 2014.

-Auriez-vous refusé, si vous étiez à sa place ?

Oui. Hier, la nouvelle ministre de la Condition féminine m’a contactée pour me proposer un poste dans son ministère. Moi j’enseigne à la faculté, j’aime mon travail et j’entretiens mon blog régulièrement, je suis active sur les réseaux sociaux. Les dissidents ne pourront jamais se reconvertir au sein du gouvernement, dans une institution étatique qui va les modeler. Leur rôle, c’est sur la Toile et aussi sur le terrain, pour militer et dénoncer. Voilà pourquoi  la plupart des dissidents tunisiens et moi-même refuserions ce genre de proposition. (El Watan-21.01.2011.)

 

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Nedra Boukesra. Journaliste à la Tap et les membre d’amnesty International Tunisie

«Une rupture totale et définitive serait très dangereuse pour tout le monde»

Son métier de journaliste d’agence, Agence Tunis Afrique Presse (TAP), dans un pays où le paysage médiatique est l’un des plus verrouillés au monde, ne l’a jamais empêchée de dénoncer les restrictions à la liberté d’expression et les difficultés à exercer le métier de journaliste en Tunisie. Son combat, contre la répression de la presse, le blocage des sites internet de l’opposition, le contrôle exercé sur les messageries électroniques, l’instrumentalisation de la justice dans le but de harceler les journalistes et les institutions de presse indépendantes de l’opposition, ne date pas d’hier. En 2005 déjà, devant un parterre de journalistes européens et maghrébins réunis dans le cadre d’un séminaire régional sur l’égalité des gens dans le journalisme, organisé à Rabat (Maroc), Nedra avait surpris plus d’un par son courage à exprimer le ras-le-bol du régime Ben Ali. Ses confrères des autres pays, les responsables de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) et les représentants de la Commission européenne (CE), initiateurs de la rencontre, étaient médusés par ce qu’ils avaient appris sur les agissements de Ben Ali et de la famille de son épouse Leila Trabelsi. Des années après, cette ex-membre du comité directeur de la section tunisienne d’Amnesty International et collaboratrice de l’AFP, de 41 ans, a gardé intacte sa détermination à combattre toute forme d’atteinte aux libertés fondamentales. A ce combat, Nedra reste attachée, car croyant dur comme fer que malgré la chute du régime Ben Ali, ces pratiques ne risquent pas de disparaître. Son scepticisme, elle l’exprime dans cet entretien qu’elle a bien voulu nous accorder. 

-Mainmise sur les revenus et confiscation de pans entiers de l’économie de la Tunisie ayant permis aux Ben Ali et Trabelsi d’amasser une fortune qui s’élèverait à près de 5 milliards de dollars. Aujourd’hui, il est clair que cette réalité ne pouvait être, aussi longtemps, passée sous silence sauf moyennant un prix à payer. Quel était ce prix ?

Tout d’abord, le chiffre que vous avancez constitue une estimation très approximative de la fortune amassée par Ben Ali, sa famille et ses gendres et personne ne peut donner un chiffre plus au moins exact, sauf Ben Ali lui-même, peut être. Je voudrais dire ensuite que cette réalité n’est pas passée sous silence. Elle n’était pas passée sous silence même du temps où Ben Ali était au pouvoir. Sa fortune et tous les agissements de sa famille et des clans proches de lui étaient connus de tout le monde en Tunisie. Tout le monde en parlait presque, sauf peut-être les membres de son gouvernement ! Les dernières années, bien avant sa réélection en 2009, les langues se sont déliées. Il suffit de revenir sur certains «articles» et document publiés sur Internet et autres, par des personnalités étrangères, mais surtout par des Tunisiens dont le courage n’est plus à prouver. Maintenant, deux questions se posent. La première : est-ce que la commission chargée du dossier «pot-de-vin» aura réellement les coudées franches pour agir alors que certains membres du nouveau gouvernement «seraient» impliqués dans certaines affaires de ce genre ? Deuxième question : aura-t-elle (la commission) les moyens matériels et humains d’agir vite ?

-Avec une dette extérieure de près de 20 milliards de dollars, des pertes post-émeutes estimées à 1,6 milliard d’euros et un tourisme en stand-by. D’où puiser les fonds nécessaires à la reconstruction et au redressement de l’économie tunisienne ? 

Tout d’abord, on ne peut pas parler de reconstruction et de fonds destinés à la reconstruction avant d’avoir une évaluation exacte des dégâts. Le gouvernement actuel a avancé le chiffre de 3 milliards de dinars (1,6 milliard d’euros) de pertes à l’économie et selon un calcul effectué par l’AFP, basé sur des chiffres du Fonds monétaire international, ce montant représente environ 4% du Produit intérieur brut (PIB) de la Tunisie, qui s’est élevé en 2010 à 39,6 milliards d’euros. Cependant, compte tenu des manipulations de chiffres faites auparavant par le gouvernement, ces chiffres doivent être maniés avec précaution. Quant aux fonds destinés à la reconstruction, ils peuvent être puisés en première lieu sur le budget de l’Etat en attendant la restitution des biens spoliés par l’ancien régime. D’où la nécessité d’agir vite pour restituer les biens de l’Etat et du peuple tunisien.

-Votre pays traverse une période très délicate de son histoire. Pensez-vous que cette brutale rupture avec un régime sclérosé, vieux de plus de 23 ans, pourrait se faire sans heurts ni dissonances, d’autant que de puissants acteurs de la mouvance islamiste ont annoncé leur retour sur la scène politique ?

Permettez-moi de préciser que la rupture que vousévoquez dans votre question n’a pas été consommée. Le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD), parti de Ben Ali, est toujours au pouvoir et je dirais même qu’il détient toujours toutes les ficelles du jeu politique actuel. L’appareil de l’Etat était et est toujours à son service. Il suffit de regarder la composition du «nouveau » gouvernement. Cinq membres de ce gouvernement sont issus de ce parti en plus du chef du gouvernement et du chef de l’Etat. Regardez aussi les portefeuilles obtenus par les ministres de ce parti. Ce sont des portefeuilles dits de « souveraineté », c’est-à-dire clés. Il faudrait aussi regarder le profil de ces ministres présentés comme  étant « honnêtes » alors que certains d’entre eux seraient impliqués directement dans des affaires d’« abus de pouvoir». Ils sont là pour sauver les meubles, surtout, les leurs. En même temps, il ne faut pas oublier que la situation est très délicate voire même risquée pour tout le monde, surtout pour le peuple. Une rupture totale et définitive serait très dangereuse pour tout le monde. Ceci étant, il ne faut pas laisser  ce parti récupérer la révolution pour laquelle des Tunisiens se sont sacrifiés. Quant au retour des islamistes, je crois qu’il faut relativiser dans ce domaine. Cette mouvance n’a plus le poids qu’elle avait à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Aussi, toute démocratisation véritable du pays ne doit ignorer cette mouvance. Ce qu’il faudrait faire, c’est établir des règles de jeu claires et laisser le peuple tunisien choisir. Il n’est pas dupe.

-Beaucoup trouvent que l’insurrection tunisienne est loin d’être spontanée : un coup d’Etat déguisé?

L’insurrection tunisienne est spontanée, du moins jusqu’à ce que l’armée refuse de tirer sur le peuple et je dirais même jusqu’à la date du 13 juillet. Cependant, des questions se posent sur les événements du 14 janvier, sur le rôle de l’armée, de certaines puissances étrangères et surtout, le rôle du parti au pouvoir et de certains clans dans ce parti?

-En tant que militante pour le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, peut-on connaître le nombre des victimes de dépassements sous le règne Ben Ali ? Les cas les plus frappants surtout dans votre corporation ?

Désolée, je n’ai pas de chiffres exacts dans ce domaine, mais je peux dire que tout le peuple tunisien a souffert de ces dépassements. Quant aux cas frappants dans mon corporation, je préfère plutôt, parler de cas frappant liés à la liberté d’expression. Je me rappelle surtout de feu Zouhaier Yahyaoui, internaute emprisonné en raison des articles publiés sur le Net et décédé quelques temps après sa sortie de prison. Il y a aussi le cas de notre collègue Kamel Laabidi, renvoyé de l’agence TAP, rien que parce qu’il avait publié une interview de Moncef Marzouki sur le journal français La Croix à l’occasion des élections de 1994. Je citerai aussi  plusieurs autres cas : Taoufik Ben Brik, Om Zied et Fahem Boukadous qui est toujours emprisonné pour avoir  assuré la couverture des événements du bassin minier de Gafsa de 2008…..

-En tant qu’agencière, pouvez-vous nous dire en quelques mots comment était traitée l’information par l’AgenceTunis Afrique Presse (TAP) ? Répondait-elle à des conditions préalables spécifiques ?

Dans ce domaine, je ne peux parler que des médias publics où il faut distinguer entre deux types d’information. En premier lieu, les informations  à caractère politique qui n’étaient pas traitées du tout sur le plan professionnel, c’est-à-dire, il s’agit surtout des communiqués de ministères, qui sont publiés tels qu’ils sont, ou des informations dictées par les agents du pouvoir ou proche de lui. Les articles rédigés par les journalistes eux-mêmes dans ce domaine sont soumis aux autorités, au contrôle et bien sûr, sont souvent objets de censure. D’ailleurs, on a souvent parlé d’un rédacteur en chef  unique de tous les médias du pays, en l’occurrence l’ex-conseillé politique de Ben Ali. Quant aux autres types d’information (économique, social, culturel et sportif), le traitement varie selon l’importance de l’information, le contexte et du rédacteur de cette information. Je ne peux pas m’étaler davantage, car ça serait trop long. Mais, ce que je peux dire c’est que de manière générale, l’information est censurée et manipulée par plusieurs parties, surtout par le pouvoir. 

-Quelle lecture donneriez-vous au mutisme des officiels algériens à l’égard de la fuite de Ben Ali et de son exil saoudien?

Aucune, sauf peut-être, la solidarité entre dictatures.

-Comment voyez-vous la situation actuelle et future de votre pays? Pourra-t-il sortir indemne de cette crise multidimensionnelle ?

Effectivement, la situation actuelle est très délicate, rien n’est définitivement gagné, mais aussi rien n’est définitivement perdu. Non seulement j’espère bien qu’il puisse sortir de cette crise, mais je le souhaite de tout mon cœur.   (El Watan-21.01.2011.

 

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