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*Ibn Khaldoun, celui qui a réinventé l’Histoire

16022011

Je pense que l’on pourrait avoir cette impression-là, car sur la couverture du livre La Pensée sociologique d’Ibn Khaldoun (*) de Abdelghani Mégherbi, une surprise enchante: un portrait d’Ibn Khaldoun imaginé et peint par A. Mégherbi.

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Au reste, après la lecture, plus exactement la relecture de cet ouvrage (qui en est à sa troisième édition; personnellement, je l’ai déjà lu, dans sa première version parue à la SNED, en 1971), procure une sorte de bien-être intellectuel, peut-être même cette émotion qu’éprouvait Ibn Khaldoun au cours de sa «découverte»: une autre façon d’observer le monde et de l’étudier. «J’ai lu, confie-t-il au début de sa Mouqaddima, les ouvrages des autres et j’ai sondé les recoins du passé et du présent. J’ai réussi à éveiller mon esprit de l’assoupissement et de la suffisance.» Et il a aussi cette humilité prenante des grands esprits: «Néanmoins, déclare-t-il, je me rends compte de mes imperfections quand je me compare aux savants des différents siècles. Et je reconnais mon inaptitude à aller au fond d’un sujet aussi difficile. J’espère que les savants spécialistes voudront bien étudier ce livre [Histoire des Berbères] avec esprit critique sans complaisance et fermer les yeux sur des erreurs qu’ils corrigeront en silence. La somme de connaissance d’un seul est peu de chose.»
On croit savoir l’essentiel de cet immense historien arabe musulman et maghrébin (né à Tunis, le 27 mai 1332 [1er Ramadhâne 732], mort au Caire, le 18 mars 1406 [25 Ramadhâne 808]), il reste toujours et encore quelque chose d’essentiel à revoir et même à découvrir.

La Mouqaddima: un discours scientifique
Dans son ouvrage, le professeur algérien Abdelghani Mégherbi, docteur d’État ès-Lettres et sciences humaines (Sorbonne) et docteur en philosophie, a raison de nous ramener à Ibn Khaldoun et d’autant, ainsi qu’il l’écrit sereinement: «Le livre étant épuisé depuis de nombreuses années, dans les deux langues [en français et en arabe], il était temps, à notre sens, de réaliser une nouvelle publication en langue française, destinée, outre certains universitaires, à un large public francophone, désireux de satisfaire sa curiosité légitime en vue de mieux connaître ibn Khaldoun, et partant la civilisation dont il est issu.» Il justifie encore mieux l’objet de la présente édition: «Nous pensons, en tant qu’auteur de cet ouvrage, que celui-ci avait besoin, plutôt que d’une mise à jour, d’une mise au point. [...] Au demeurant, notre but, dès le départ, était double: d’une part, inciter les universitaires algériens à accorder plus d’intérêt aux idées endogènes, sans pour autant tourner le dos aux apports exogènes et, d’autre part, démontrer, preuves à l’appui, que la Mouqaddima avait été élaborée sur la base d’un discours scientifique, stricto sensu, relevant implicitement et explicitement de la sociologie, au sens que ses fondateurs européens lui avaient donné au XIXe siècle. Ni plus ni moins.» Le professeur Mégherbi, fort de ses convictions, a pu élaborer ce jugement: «C’est en décidant, avec un courage peu commun, de quitter les sentiers battus, qu’Ibn Khaldoun s’est fait déclarer la guerre par tous les niais à la pensée dogmatique et ankylosée, outre les apprentis idéologues, soucieux de leurs intérêts étriqués.» Par parenthèse, cela conforte parfaitement la juste observation de certains de nos intellectuels qui voient leurs oeuvres écartées, voire ignorées et même oubliées dans leur propre pays. Par contre, d’autres seraient encensés et, formant deux catégories d’auteurs, ou bien ils auraient eu recours, faute de pouvoir publier «dans leur propre pays», à l’édition à l’étranger qui aurait reconnu d’évidence leur valeur, ou bien ils se seraient sentis une certaine ambition dont ils se valorisent eux-mêmes et que seule l’édition étrangère les aiderait, selon eux, à s’affirmer, par une voie indirecte, «dans leur pays d’origine»…Vaste sujet qui sans doute mériterait un débat sérieux!
Quant à ceux qui s’intéressent à la pensée sociologique d’Ibn Khaldoun, selon A. Mégherbi, ils formeraient trois groupes: «Non seulement dans les pays du Maghreb, mais à travers le monde arabe, voire le monde entier.»
Schématiquement, il y a «aussi bien des arabo-musulmans à l’esprit moutonnier ou sectaire, que d’anciens idéologues zélés de la colonisation. [...] Le second groupe se situe aux antipodes du précédent dans la mesure où ses membres ont tendance à encenser, à porter aux nues l’oeuvre khaldounienne, en trouvant des choses qui, en fait n’existent pas, et qui ne sont que le reflet de leurs fantasmes et de leurs illusions. [...] Quant au troisième et dernier groupe, ce n’est autre que celui qui recèle en son sein les personnes qui déchiffrent la problématique khaldounienne, en replaçant et l’homme et les événements vécus dans son époque mouvementée, qu’il a si bien décrite, à travers son oeuvre historique proprement dite, relative particulièrement aux pays du Maghreb. Et c’est le décryptage génial desdits événements qui l’a propulsé au rang de fondateur de la sociologie, au sens actuel du terme.»

La Scientia Nova
Mégherbi nous propose alors un «travail, prévient-il, loin d’être exhaustif», mais assurément tout de vérité et de savoir, tout orienté sur des pages magnifiques de l’oeuvre d’Ibn Khaldoun attestant de l’excellence de la pensée sociologique avant la lettre de cet historien unique parmi les historiens arabes du XIVe, car il a souvent vécu les événements en acteur. Pour nous permettre de comprendre l’évolution et la consistance des événements historiques, Mégherbi nous fait une présentation claire et suffisante de «L’homme et son temps» puis il aborde la présentation de l’oeuvre majeure d’Ibn Khaldoun, son Kitâb el‘ibar wa diwân el moubtada wal-khabar, titre traduit généralement par Histoire universelle et comprenant une Introduction, La Mouqaddima, et six livres sous le titre Histoire des Berbères. Les thèmes auxquels nous donne accès l’étude de Mégherbi sont parmi les plus profondément analysés par les grands chercheurs spécialisés à travers le monde dans le domaine de l’histoire, de la philosophie, de la sociologie, de la religion, de l’anthropologie, de la politique, de la civilisation, de la linguistique,…La notion de «taqlîd» en histoire (et ce qui fait la valeur de sa «Science nouvelle, La Scientia nova»), les concepts de la «badawa», de la «‘açabiya» et de la «hadhara» entament largement, par l’explication et la preuve, le fait observé sur le terrain par Ibn Khaldoun et exprimé, de façon inédite, par une pensée en constante vivacité. La pensée sociologique d’Ibn Khaldoun commence (ou relève?) de cette géniale réflexion qui est la sienne, exposée d’emblée dans sa Mouqaddima: «M’introduisant par la porte des causes générales, dans l’étude des faits particuliers, j’embrassai, dans un récit exhaustif, l’histoire du genre humain; aussi ce livre, rend-il accessibles toutes les leçons si difficiles à saisir de la sagesse.» Et si Abdelghani Mégherbi examine tout spécialement La pensée sociologique d’Ibn Khaldoun, il nous invite également à aller plus loin dans la recherche de nous-mêmes, dans le désir de nous connaître, dans la volonté de nous rencontrer et de nous comprendre. Dans les dernières lignes de son ouvrage, il a ce précieux rappel: «Sa puissante pensée [celle d’Ibn Khaldoun] permet à chacun de se situer en se posant des questions sur sa condition et son devenir. Ce génie, ce géant de la pensée maghrébine, arabe, universelle, ne cessera jamais d’étonner, aussi bien les savants que les profanes, actuels et à venir.»
Il est grand temps de dépasser, à propos de nos savants anciens ou contemporains, nos complexes de défaitistes (ou d’optimistes ridicules) et de faire connaître à nous tous et à nos jeunes, nos savants et nos chercheurs dans tous les domaines. Voyons bien, dans l’ouvrage géohistorique, Les Siècles obscurs du Maghreb (1927) d’Émile Félix Gautier (1864-1940), l’ancien professeur à l’université d’Alger, aux propos souvent peu amènes pour les Africains, a pourtant écrit au sujet d’Ibn Khaldoun: «Parmi les historiens arabes, il est unique, il écrase tout, il est génial. Il faut le situer dans le temps…1332-1406…Chez nous, ça nous reporte à la guerre de Cent ans, à Froissart, fin du Moyen âge. Il était une personnalité littéraire exceptionnelle avec le don de voir, d’analyser et de faire vivre. Ibn Khaldoun n’est pas un simple nom, aux trois quarts effacé, c’est un être humain. [...] Il n’a pas eu le moindre contact avec nos historiens occidentaux et n’a pas pu se former à leur école. Il n’est donc pas inexact de dire qu’il a réinventé, pour son usage personnel, par un effort de génie, ce que nous appelons histoire, nous autres, depuis Hérodote.» (L’Expression-16.02.2011.)

(*) La Pensée sociologique d’Ibn Khaldoun de Abdelghani Mégherbi, Casbah Éditions, Alger, 2010, 239 pages.

 

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