*La passion foot chez les intellos

**Jamais le foot n’a suscité autant de passion chez les intellos 

 

**LA GRAND-MESSE DU BALLON ROND
La culture… on «s’en foot»!
 
«Tous les principes de la vie, c’est le football qui me les a appris», on croirait lire un joueur de foot, mais l’auteur de la citation n’est autre qu’Albert Camus.

Le ballon rond fédère toutes les couches sociales en Algérie. Qu’on soit riche ou pauvre, de droite ou de gauche, le coeur des Algériens ne bat que pour l’Equipe nationale. Le football a certainement cette faculté rare et surprenante d’hypnotiser les populations, de les contrôler, de les distraire et de détourner leur attention de certaines questions censées être plus importantes et plus urgentes. La culture ne fait certainement pas exception à celles-ci. Des festivals, des expositions, des concerts, des ventes-dédicace, des animations, ainsi que d’autres rendez-vous culturels ont été ainsi reportés ou simplement annulés, hier. La cause? La tenue du premier match de l’Equipe nationale dans la grand-messe du ballon rond. «On ne peut organiser des manifestations culturelles ou autres alors que l’un des plus grands événements sportifs se déroule en même temps, personne ne va y adhérer…», nous dira l’un des organisateurs du Festival de Djoua.
Le monde entier vibre au rythme de la Coupe du Monde de football qui se déroule actuellement en Afrique du Sud. Des écrans géants sont placés dans pratiquement tous les halls des grands hôtels, des petits téléviseurs installés un peu partout dans les cafés maures et dans les fast-foods pour retransmettre en direct l’intégralité des matchs que l’EN aura à disputer lors de la Coupe du Monde 2010. Du moins, les trois premières parties du premier tour. Il y aussi cette idée assez répandue de la contradiction entre la culture et le football.
Prix Nobel de littérature en 1957, journaliste et écrivain, Albert Camus était un mordu de football. Il n’était et n’est certainement pas le seul intellectuel qui adulait ce sport, démystifiant ainsi l’hypothèse selon laquelle, il y aurait une certaine contradiction entre la culture et le football.
En effet, alors que des artistes, des comédiens et des auteurs méprisent le football et la culture qu’il dégage, d’autres revendiquent leur passion parfois immodérée pour ce sport. Ceux-ci n’hésitent guère à faire montre de cet attachement parfois exagéré à un club particulier ou à l’Equipe nationale lors des compétitions internationales, à travers leurs oeuvres. Mais bien plus que de l’enthousiasme, cela émane, dans la plupart des cas, d’une volonté «indomptable» d’être dans l’air du temps. Et pour profiter de cette espèce de chauvinisme, certains chanteurs et musiciens adoubés par le public, s’évertuent à interpréter des chansons dédiées aux exploits de leurs équipes préférées. D’autres plus «radicaux» et certainement plus boulimiques, décident de consacrer tout un album à cet effet, dans lequel, ils s’appliqueront à clamer leur amour pour les couleurs du maillot national. Ainsi, on assiste parfois déconcertés au foisonnement des productions dédiées à la gloire des Verts qui se retrouvent paradoxalement dans l’air du temps.(L’Expression-15.06.2010.)

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*A la veille de la Coupe du Monde de football…

La philosophie dans le vestiaire

D’Alain Finkielkraut à Paul Yonnet, jamais le football n’a suscité autant de passion chez les intellos. Et de polémiques. A la veille de la Coupe du Monde, Aude Lancelin passe leurs essais en revue 

 

Longtemps il s’est couché tôt les soirs de match. Ennemi héréditaire du supporter, l’intellectuel français ne voulait voir dans le football qu’aliénation des masses, beauferie en crampons et haines identitaires. Aller au stade dans les années 1980, c’était un peu comme être homosexuel dans une petite ville de province. Et puis vint la Coupe du Monde 1998. La France devint une nation de football, les femmes entrèrent au stade, et signer une tribune dans « le Monde » au sujet du gazon hier encore maudit devint du dernier chic. Quelques jours avant le coup d’envoi du Mondial 2010, cette rage footballistique ne semble pas tarie.

 

Plombée par une qualification usurpée, une pantalonnade ultramédiatisée – « l’affaire Zahia » – et un entraîneur toujours plus exécré, l’équipe de France a peu de chances d’accomplir quelque exploit en Afrique du Sud. Qu’importe, en librairie on se croirait dans le kop de Boulogne. Pas moins de sept essais paraissent au même moment, sans compter les rééditions comme « les Intellectuels, le peuple et le ballon rond » de Jean-Claude Michéa (Climats, 6 euros), bible du footeux cultivé.

 

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(c)D.Pruvost-Flammarion/DR/Hannah-Opale/Venance-V.Hache-AFP/Baltel-IBO-Caro-Fotos-Sipa/A.Meyer/Photomontage Yan

Debout, de gauche à droite: Mathias Roux, Ollivier Pourriol, Jean-Claude Michéa, Jean-François Pradeau, Alain Finkielkraut et François Bégaudeau. Au premier rang: Pascal Boniface, Paul Yonnet, Pierre-Louis Basse, Gilles Vervisch et Toni Negri.

« Dramaturgie footballistique »

Doit-on suspecter là une pose ? La plupart se sentent en fait simplement autorisés à assumer ce qu’ils ont toujours aimé. « Mon coming out, je l’ai fait il y a environ un an », explique Jean- François Pradeau, 41 ans, professeur de philosophie antique à Lyon-III, qui publie ces jours-ci « Dans les tribunes » (Les Belles Lettres, 13 euros), un vibrant éloge du supporter qui ne manquera pas d’atterrer ses pairs. « Et aussi ma ministre…», s’amuse-t-il, puisqu’il vient de rejoindre le cabinet de Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat à la Prospective.

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Loin d’être cet assommoir pour prolétaires venus tromper « l’ennui aviné de leur chômeuse existence », cette antichambre du fascisme que conchiaient Jean-Marie Brohm et Marc Perelman en 2006 dans « le Football, une peste émotionnelle », le stade est à ses yeux le lieu d’une expérience morale et érotique unique en son genre. Un « culte à mystères » contemporain, rien de moins. Au passage, le traducteur distingué de Platon et d’Héraclite en vient à célébrer non sans lyrisme, et humour bien sûr, « la belle univocité de la tribune,lorsqu’elle dit de l’arbitre coupable ou distrait qu’il est un « enculé »».

Le genre de happening poétique collectif que ne goûte guère un autre tifoso bien connu du milieu culturel : Alain Finkielkraut. Fou de foot depuis que, en culottes courtes, son père l’emmenait voir le Racing Club de Paris, l’auteur de « la Défaite de la pensée » se souvient d’avoir à l’époque souvent commenté de faux matchs héroïques dans son bain, armé d’un pommeau de douche. « Il était alors inconcevable d’injurier les supporters adverses, se lamente-t-il. C’est du reste pour ça que j’ai par la suite cessé de me rendre au Parc des Princes, quand la haine entre le PSG et l’OM a pris des proportions démentes.» L’équipe de France actuelle décourage également sa sympathie :

« Les footballeurs se pipolisent. Ce sont maintenant majoritairement de nouveaux riches puants. Regardez la morgue incroyable de Ribéry lorsqu’il pénètre sur un terrain, écouteurs aux oreilles.»

Son engouement persistant pour le foot, Finkielkraut le vit avant tout avec son fils de 21 ans qui l’appelle parfois depuis Los Angeles pour deviser en direct sur un match. « C’est pure hypocrisie ou snobisme social que de nier pour nous le pouvoir de divertissement et d’amusement des choses », s’excuse presque le professeur de Polytechnique en citant « la Crise de la culture » de Hannah Arendt.

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Aucun scrupule de cette sorte en revanche chez les trentenaires. Ainsi Gilles Vervisch, agrégé de 36 ans, fait paraître sans rougir une petite philosophie du football : « De la tête aux pieds » (Max Milo, 14,90 euros). Normalien et agrégé de philo lui aussi, Mathias Roux a fondé avec ses frères en 1994 un club d’amateurs où il tenait le poste d’arrière latéral. « Celui où le « pas bon » fait le moins de dégâts.» A 35 ans, il publie de son côté « Socrate en crampons » (Flammarion, 16 euros).

L’idée du livre, extrêmement séduisante, réconcilierait beaucoup de bacheliers avec Descartes et Sartre. Il ne s’agit de rien de moins que d’apprivoiser tous les grands concepts – le travail, le désir, la morale, etc. à travers l’analyse des moments cruciaux d’un unique match : la finale du Mondial 2006. Un véritable « sommet de dramaturgie footballistique » qui vit la Squadra Azzurra triompher des Bleus, après que leur capitaine Zidane fut renvoyé au vestiaire à la 107e minute à cause d’un coup de bélier sur le thorax de Materazzi. Un geste qui alimenta longtemps les controverses de cafétéria, avant de se voir aujourd’hui supplanté par l’affaire Thierry Henry.

Ah, la main de Thierry Henry ! Difficile d’imaginer un pays autre où une faute d’arbitrage en sa faveur puisse susciter autant d’empoignades et de haines mortelles entre intellectuels. D’ordinaire préposé à d’austères questions budgétaires, Jacques Attali se fendra ainsi dans « Libération » d’un texte intitulé « Nous sommes tous des Irlandais », où le président de PlaNet Finance s’indignait vertueusement que l’on puisse « exercer des métiers en pleine gloire tout en étant parfaitement immoral » et ne réclamait rien de moins que l’exclusion à vie du fourbe « Titi » et de ses complices – de nous tous, peut-être ? [La main de Thierry Henry vue par Attali, Finkielkraut, Delerm... et Sollers]

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Mais la fin de cette partie-là est loin d’être sifflée. Elle se dispute encore aujourd’hui même sur les étals des libraires. Tandis que l’écrivain et journaliste Pierre-Louis Basse s’apprête à publier « Main dans la main » (Stock, 12 euros), le sociologue Paul Yonnet, proche de la revue « le Débat », livre de son côté un impitoyable réquisitoire contre le capitaine de l’équipe de France intitulé « Une main en trop. Mesures et démesure : un état du football » (Fallois, 18 euros).

« La légende noire du football »

« Jamais nous n’avons vécu quelque chose comme ce 18 novembre 2009 », écrit gravement Paul Yonnet, qui considère que « l’estime que la communauté se porte à elle-même » a été atteinte par cette qualification volée à l’Eire. A ses yeux, comme à ceux d’Alain Finkielkraut, Thierry Henry aurait dû se dénoncer à l’instant, au lieu de quoi il vient d’entrer dans « la légende noire du football ». « Un joueur ne représente pas que sa propre personne », justifie l’essayiste, auteur de plusieurs livres sur le sport, et qui au demeurant ne cache pas sa préférence pour… le cyclisme. « Il est le représentant d’une communauté, en l’occurrence nationale, et à ce titre il a des devoirs de représentation qui s’étendent éventuellement à la sphère privée.»

A l’égard de l’affaire de prostitution ayant récemment éclaboussé trois joueurs, le même se montre cependant plus clément. « Franck et Zahia, Sidney et Zahia, Karim et Zahia… Ce ne sont pas les amours d’Edith et Marcel. On a indiscutablement changé d’époque », commente-t-il pince-sans-rire. La singularité du cas Ribéry retient son attention. « Celui-ci a construit depuis des années une image familialiste, très morale, à partir de sa conversion à l’islam.» Ses relations tarifées avec une mineure sont donc « un retour au réel, sordide et ridicule, mais après tout il est salutaire de se rendre compte que ces garçons ne sont pas des dieux ». Et Paul Yonnet de citer une phrase du « Solstice de juin » de Montherlant, auquel le récent scandale l’a fait repenser :

« Un jeune gars, avec une entière sincérité, fait le matin de la propagande pour«l’ordre moral», et le soir enfourne un enfant à une fraîche demoiselle, et son oeuvre du soir ne discrédite nullement, selon moi, son oeuvre du matin.»

Va en paix, Ribéry, et pèche désormais le plus discrètement possible : tel est grosso modo le message des moralistes républicains du football.

Aux yeux de Mathias Roux, les penseurs autorisés qui veulent faire entrer Henry au panthéon des salauds célèbres manquent de radicalité dans leur analyse. « Ce que révèle cette affaire, c’est au bout du compte l’incompatibilité totale du football professionnel avec « l’aléa », cette catégorie fondamentale du sport selon Roger Caillois, explique le jeune philosophe. On ne peut exiger de quelqu’un un comportement chevaleresque et en même temps faire peser sur ses épaules d’énormes enjeux économiques. Comme il y a peu de chances que le foot redevienne un jour amateur, il est probable qu’il en crèvera.» Quant à l’impopularité actuelle des Bleus dans le pays, il y voit aussi la résultante de la violente expropriation capitaliste dont ce sport a été l’objet. « Très jeunes, pour la plupart issus des quartiers, ces joueurs subissent des pressions extrêmes. Les écouteurs et la capuche, mal perçus par le public, c’est leur façon de se protéger.» Dès l’âge de 12 ans, on les professionnalise, on les maintient à l’isolement. Très tôt aussi on les pousse à se marier pour les contrôler jusque dans leur vie intime, aucun grand club ne voulant investir sur un noceur. Comment dès lors retrouveraient-ils leur innocence, leur fraîcheur, en arrivant en équipe de France ?

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Même tonalité du côté de l’essayiste Pascal Boniface, qui vient de publier un brûlot intitulé « Pourquoi tant de haines ?» (Ed. du Moment, 9 euros), où il vitupère l’hypocrisie des intellectuels dans l’affaire Henry. « Depuis 2009, le balancier est reparti à l’envers Ces derniers trouvent à nouveau que le foot est une horreur », croit deviner le directeur de l’Iris (Institut de Relations internationales et stratégiques). A cet acharnement contre Thierry Henry, « le petit gars de la Désirade et des Ulis »,Pascal Boniface trouve une explication politique, peut-être même raciale, dont il ne démord pas :

« En sport, le réseau ou l’hérédité ne compte pas. On prend les meilleurs. Le sport est l’un des rares secteurs où règne un véritable égalitarisme démocratique. Pour des élites qui fonctionnent en vase clos, c’est insupportable.»

Diable ! Après avoir été le nouvel « opium des intellectuels » pendant toute la décennie de l’après-1998, le foot serait-il en train de devenir le terrain d’une nouvelle lutte des classes ?

Difficile en tout cas d’accoler une étiquette partisane aux « têtes pensantes » attirées par le ballon rond. Durant les années 1980, l’intelligentsia de gauche l’a certes massivement boudé, indisposée par un spectacle aux relents nationalistes. Mais dans les années 1960, la gauche camusienne ne dédaignait pas ce sport à la fois collectif et populaire, l’auteur de « l’Etranger », ancien gardien de but de l’université d’Alger, proclamant même fièrement : « Tout ce que je sais de la morale, c’est le football qui me l’a appris.» A cette époque, les écrivains de droite, les Hussards, lui préféraient au contraire le ballon ovale. Son côté terroir et ses troisièmes mi-temps arrosées. Ainsi Blondin et Nimier s’adonnaient-ils dans un bistrot familier de la rue du Bac à d’interminables séances de colles sur la composition des équipes de rugby depuis l’Armistice.

 Aujourd’hui encore, le foot désoriente les coordonnées politiques. L’art du dribble est bien la seule chose capable de réunir Finkielkraut, ennemi du pédagogisme de proximité, et François Bégaudeau, l’ex-prof auteur d’« Entre les murs », qui a fait de sa passion pour le « jeu à la nantaise » une marque de fabrique. Et que dire de l’Italien Toni Negri, anticapitaliste impénitent, qui soutient depuis toujours le Milan AC, club historique d’un certain Silvio Berlusconi qu’il traite régulièrement de « chien enragé » ? Les matchs mythiques découragent les clivages, renvoyant à un fond de grands récits communs qu’Ollivier Pourriol, autre normalien et agrégé de philosophie de 38 ans, analyse magnifiquement dans « Eloge du mauvais geste » (NiL, 13,50 euros).

Jamais on n’avait encore lu apologie aussi subtile et culottée que celle livrée par Pourriol du « coup de boule » de Zidane, comparé à Achille, le plus grand guerrier de « l’Iliade ». Concernant l’affaire Henry, le même invoque la tirade d’Hoederer, le héros des « Mains sales » de Sartre :

« Comme tu y tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains. [ ...] La pureté, c’est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire.»

C’est ainsi, Thierry Henry a fait don de sa main à la France. Mais la France hésite à la serrer, cette main condamnable. Français, encore un effort avant le 11 juin. (Nouvel Obs. 03.06.2010.)

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**Les romancières parlent de foot
 

À la veille de la Coupe du monde, Le Figaro Littéraire a composé une équipe de romancières qui pratiquent peu la langue de bois : elles aiment le beau jeu mais manient aussi le tacle verbal.

*La passion foot chez les intellos coeur-

(Opale)

Laurence Tardieu:«Ca bouleverse tout»

Coupe du monde de foot. Chaque fois, un indéfectible glissement, un mouvement de tectonique des plaques. C’est souterrain, ça gronde, ça bouleverse tout. Pour tous : ceux qui en sont, ceux qui n’en sont pas. Pour les premiers, ce sont les dates de matchs fébrilement inscrites sur les agendas. Interdiction de prévoir quoi que ce soit ces soirs-là. On reçoit un appel catastrophé d’un ami habitant l’étranger, pas vu depuis longtemps : “Mais Laurence, je ne sais pas où j’avais la tête, c’est impossible qu’on se voit le 11 juin !” On n’a aucune idée de ce qui se passe le 11 juin, on raccroche, médusée, fou rire au ventre. On éprouve une fois de plus que l’existence est une suite ininterrompue d’attentes différées, asynchrones. C’est peut-être par cette grâce que, pour les seconds, le temps de la Coupe du monde devient un immense espace de liberté à conquérir:toutes ces soirées de match ! Comme si, soudain, il y avait du temps en plus. Du temps “école buissonnière”, du temps volé, qui aurait pu ne jamais exister, du temps, fichtre ! à faire vibrer. Voilà:il y a ceux (et celles) agglutinés devant leurs téléviseurs, passionnés par le ballon rond, et les autres, pas passionnés par le ballon rond, libres ! On est ailleurs, là où les autres ne sont pas. On est en dehors. Déphasé. On n’a peut-être jamais été aussi en phase. Ce temps-là ressemble un peu à Paris au mois d’août:les autres sont en vacances, nous, on est là. On marche très lentement. On redécouvre l’espace, le battement de la ville. Illusion que tout redevient possible.

Je me rappelle, pourtant:1998, je vis avec un homme fou de foot, je regarde tous les matchs, je hurle devant mon téléviseur, le soir de la finale je marche dans Paris, je jubile. Qu’est-ce qui s’est produit ? Pourquoi le ballon rond, l’épopée d’une équipe n’exercent-ils plus sur moi la même fascination ? La vie serait-elle devenue moins ronde ? Plus libre ?»

(Opale)
 

Alice Ferney:«Je n’aime pas un spectateur qui ne participe pas»

Je me sens plus proche d’Antoine Blondin, qui voyait dans le sport le seul espéranto qui soit, que de Pierre Desproges, qui prétendait haïr les footballeurs. Au bistrot, les lendemains de match, c’est bel et bien un langage:enthousiasme, déception, analyses et pronostics. Je dois à la demi-finale France-Allemagne de 1982 d’avoir bavardé en prison avec des détenus qui préféraient le foot à la littérature.

Une fois tous les quatre ans, beaucoup d’hommes s’installent dans beaucoup de canapés. Je me réjouis pour eux s’ils sont connaisseurs. Le sport de compétition est une école de la vie. Chaque joueur y découvre les limites du corps et de l’esprit, l’expérience de l’effort et celle de la bataille, la victoire et la défaite, la fraternité d’équipe et les souvenirs ineffaçables.

Je n’aimerais pas un spectateur qui n’a jamais participé à rien, et encore moins un supporteur chez qui la violence l’emporte sur la conversation. Au football comme ailleurs, la distinction est requise. Si la bêtise, la brutalité et l’argent pourrissent l’affaire, il faudra éteindre la télévision.»

(Opale)
 

Delphine de Vigan:«Une intensité qui me ravit»

Je n’ai aucun intérêt particulier pour le foot, dont j’ignore à peu près tout (si ce n’est qu’il s’agit de mettre le ballon dans les buts adverses). Je ne connais pas les équipes, ni la couleur de leur maillot, et encore moins le nom des joueurs. Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’était un coup franc, j’ignore la différence entre la Ligue des champions et le Championnat de France, et je ne sais jamais quand s’arrêtent les prolongations.

Pourtant, lorsque par hasard je tombe sur un résumé de match à la télévision, quel qu’en soit l’enjeu, je ne peux détacher mon regard. Et je dois l’avouer:j’adore ça. Ce moment juste après le but, ce déferlement de joie, comme si rien d’autre n’existait, comme si l’avenir du monde était contenu dans cette victoire. L’image de ces joueurs, les bras tendus vers le ciel, qui s’embrassent, s’enlacent, se percutent.

Il y a dans le football une intensité dramatique qui me ravit. Cela m’émeut. Et parfois, même, je dois l’avouer, j’ai les larmes aux yeux. (Voire, je sanglote. )

Bref, on l’aura compris, le football me renvoie aux sérieux dysfonctionnements de mon système émotionnel. C’est pourquoi je vois arriver la Coupe du monde avec une certaine appréhension…»

(Opale)
 

Blandine Le Callet:«Je me laisse emporter par l’émotion»

En 1998:perché sur les épaules de son père, il chante “Et 1, et 2, et 3 zé-ro !” Aujourd’hui, il a tout oublié. Je suis un peu déçue, mais après tout, il n’avait que 3 ans et demi…

2002:il remplit avec passion son album Panini. Il porte le maillot de La Lazio de Rome (n° 10, Crespo). Il pleure quand l’Italie se fait éliminer par la Corée, à cause des erreurs d’arbitrage.

2006:c’est la finale de ses rêves. Durant La Marseillaise, il se tient debout, main sur le cœur. Zizou est son dieu. Sa panenka l’éblouit. Son coup de boule le désespère. Quand Trezeguet rate son penalty, il ne pleure pas. Il est seulement très triste.

2010:il s’estime trop vieux pour les albums Panini, mais aide son petit cousin à compléter le sien. Après le coup qu’il a fait à Landreau, Domenech a définitivement perdu son estime. Il demande si, pour la finale, je peux faire des hamburgers maison.

Je n’aime pas la Coupe du monde:l’hystérie des supporteurs, le lyrisme frelaté des commentateurs, l’exaltation des «valeurs du sport» par les sponsors, soucieux d’écouler leurs produits fabriqués par des travailleurs sous-payés.

Pourtant, tous les quatre ans, je me laisse emporter par l’émotion:celle que je vois dans les yeux de mon fils.»

(Opale)
 

Adélaïde de Clermont-Tonnerre:«La séduction de la vulgarité»

Comme ils courent bien ! La Coupe du monde, c’est une sorte d’Alerte à Malibu pour les femmes:un défilé de belles mécaniques que l’on regarde transpirer avec admiration. Les Bleus, ces Pamela Anderson du ballon, ont la séduction de la vulgarité. Ils s’appliquent des louches de gel dans les cheveux, se font des mèches décolorées et prennent grand soin de leur pilosité afin d’enlever négligemment leur maillot, une fois leur travail achevé, sans qu’aucune toison ne masque leurs tatouages ou leurs pectoraux. En les regardant, on se prend à rêver, jusqu’au moment où un journaliste sportif leur met un micro sous le nez et que le fantasme vole en éclats. Dans leurs costards de victimes de la mode, ils ont l’air absent d’un enfant qui raconte sa journée d’école et rarement plus de vocabulaire. Quant aux matchs, je ne dépasse pas la première mi-temps, lassée de voir ces imposés sur la fortune chasser la baballe d’un côté à l’autre de la pelouse tandis que le commentateur se plaint «du manque d’occasions». Mais il est arrivé que je retienne mon souffle, fascinée par le spectacle de l’union, quand les joueurs liés par une énergie commune avancent implacablement vers le but et l’atteignent. Ils nous donnent alors le sentiment qu’il existe, le temps d’une respiration, une harmonie possible entre les hommes tandis que, du nord au sud de l’Hexagone, renaît un bonheur oublié:celui d’être français. »

(Opale)
 

Éliette Abécassis:«La perfection esthétique»

Certains matchs de foot frôlent la perfection esthétique, éthique et spirituelle. Certains buts touchent directement au cœur et à l’âme. Je me souviendrai toujours du but de Trezeguet lors de la finale France-Italie du championnat d’Europe, marqué à moins de deux minutes de la fin. Je me suis dit:rien n’est jamais perdu, il faut se battre jusqu’au bout.

Et que dire de la Coupe du monde en 1998, que je regardais sur les écrans géants dans les bars, avec un sentiment d’exaltation et de fierté patriotiques comme je n’en ai jamais ressenti ? J’aime la persévérance, la performance, l’esprit d’équipe:quelles que soient l’origine, la religion ou la couleur de la peau. On ne peut pas jouer au foot si on ne prend pas en compte l’autre en tant qu’autre:l’autre comme adversaire, et l’autre comme co­équipier. Un but est toujours le fruit d’un travail d’équipe, d’un regard attentif, de cette intelligence qui consiste à se dire ce n’est pas moi mais ce sera lui, car il est mieux placé que moi. Reconnaître cette transcendance-là. Un bon joueur est un joueur qui écoute et qui voit l’autre – qui l’écoute au point parfois d’en perdre son sang-froid. Les grands matchs, ceux qui restent, portent un enseignement, une leçon de vie, le passage d’un flambeau autant que du ­ballon.»

Alix de Saint-André:«Ca me scotche»

Le football fait partie du mystère de l’éternel masculin et peut transformer un philosophe en ludion bondissant sur son canapé et mordant des coussins devant sa télévision. Mes maris (NDLR:voir son dernier livre) sur le chemin de Compostelle se sont scotchés devant un Barcelone-Glasgow où l’Allemand poussait d’aussi grands cris que le Catalan dont l’équipe jouait. Même Paco, qui ne priait qu’en cas d’absolue nécessité, avait invoqué le Sacré-Cœur, un jour où le Real Madrid s’était pris deux buts, et lui avait ainsi permis de remonter le score… Un homme, disait mon ami Rolf, peut avoir plusieurs femmes, mais un seul club de football. Je n’attends jamais rien de la Coupe du monde, mais à chaque fois, il arrive un moment où elle me scotche aussi devant la télévision en hurlant. Un moment où ce jeu universel devient intime et se met à nous concerner tous, comme en 1990, l’épopée des Lions indomptables du Cameroun, emmenés par un Roger Milla de 38 ans, qui s’acheva en quart de finale contre l’Angleterre, et me laisse encore aphone. La finale de 1998 “Et un et deux et trois zéro” contre le Brésil, suivie dans un restaurant en Corse, où le patron allait tirer des coups de fusil dans la montagne à chaque but, et ce déferlement de joie ensuite dans tout le pays… La déception du coup de boule de Zidane, la dernière fois, que tout le monde alla consoler comme un petit garçon, mais à qui j’aurais bien flanqué, moi, une fessée ! L’indignité de notre dernière sélection contre l’Irlande à l’indignation générale… J’espère que nos hommes auront à cœur de nous faire oublier “cette heure de deuil” et se lanceront dans l’aventure avec le panache et la générosité qui leur gagneront, en tout cas, le cœur de toutes les femmes.»

(Opale)
 

Valentine Goby:«C’est pas un jeu pour les enfants»

C’était ce cri énorme, le foot, quand j’étais enfant, et parfois il le poussait seul devant sa télé, ce cri, mon père, il n’avait pas besoin des autres pour éprouver cette joie-là, pas besoin de copains, de nous, et quand parfois je me précipitais à la porte du salon je le voyais, propulsé hors du canapé, debout devant l’écran, la tête entre les mains, furieux du but marqué contre la France, ou exultant, les poings serrés parce qu’on en avait mis un, nous, et ce cri-là n’était pas un cri de guerre, ni de victoire, c’était le même que moi devant la belle rouge, la belle bleue au feu d’artifice du 14 Juillet, un émerveillement radical, innocent, devant la beauté du geste.

C’est ce vacarme énorme, le foot, quand je suis adulte, bouteilles cassées, jets de pierre, coups de boule, centaines de CRS casqués mobilisés avec l’argent public, interdictions de stade et les stades vides aussi parfois, ne pas s’offusquer car le foot est un sport populaire, un sport démocratique, on est choqué par une photo de Mondino qui montre le visage obscène de la société de consommation avec une femme viande nue dans un Caddie mais le foot, pas touche. Tu t’es trompé, papa. Le foot, c’est pas un jeu pour les enfants.»

(Opale)
 

Tatiana de Rosnay:«Le foot ça ne me fait rien»

Je dois venir d’une autre planète. Le foot ne me fait rien. Rien du tout. Ça me passe au-dessus de la tête. Quand je vois mon frère ou quelques bons copains, crispés devant leur écran, arc-boutés, le visage cramoisi, en sueur, la lippe baveuse, le poing levé, je reste de marbre. Quand ils trépignent, jurent, crient, frappent du pied, sanglotent, s’embrassent, affichent des rictus quasi orgasmiques, j’ai pitié d’eux. Peut-être me manque-t-il un chromosome. Je passe certainement à côté de quelque chose de passionnant. J’avais pourtant ressenti un vague frémissement en 1998. La France entière avait les yeux dans les Bleus, même les extraterrestres comme moi. Il y avait eu une véritable magie, cette année-là. Elle n’est jamais revenue me titiller. Va savoir pourquoi. Cette nouvelle Coupe du monde, quel ennui. Les soirs de gros matchs, j’écouterai la rumeur gronder dans la cour, enfler dans la rue. Pas besoin d’avoir la télé allumée pour savoir qui a gagné ou perdu. L’homme de ma vie ? Dieu merci, il s’en foot.»

(Opale)
 

Danièle Sallenave:«Une espèce de dégoût»

Je fais partie des femmes qui regardent les grands matchs de football à la télévision. C’est devenu banal… Mais ce goût est aujourd’hui combattu chez moi par une espèce de dégoût. La violence dans les stades, l’hystérie fortement alcoolisée dans les rues au soir d’une victoire… C’est surtout la question de l’argent qui me révulse. Je trouve monstrueux le montant des ventes et reventes de joueurs (qu’on appelle pudiquement des “transferts”) et insultant le train de vie des joueurs en temps de crise. Ça me choque d’autant plus que le football et ses joueurs font rêver des adolescents, particulièrement dans les quartiers difficiles. On entend souvent ça dans les collèges:“Je veux être joueur de foot ! Tu t’entraînes ? Tu aimes jouer, tu es doué ? Non, pas tellement, c’est pour la thune !…” Et tout en sachant à quel point on les admire, ah les belles idoles ! certains joueurs de foot ne se gênent pas pour avoir la vie la plus déplorable qui soit, mêlée à des scandales sexuels ou de proxénétisme…»

Geneviève Dormann:«J’aime le rugby»

Je ne supporte pas le foot. C’est un jeu vulgaire. J’aime le rugby, qui est un vrai jeu dont le public est très différent de celui des stades de foot. Rien que de voir tous ces gens agglutinés dans les tribunes, ça me hérisse. Dans Le Roi Lear, Kent traite Oswald, l’intendant fourbe de Goneril, de “vil joueur de football”. À l’époque de Shakespeare déjà, c’était les voyous qui aimaient le football. Les mêmes qu’aujourd’hui.» (Le Figaro-10.06.2010.)

 

 

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Pas de réponses à “*La passion foot chez les intellos”

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  1. 14 11 2011
    Werner Trudeau (18:28:35) :

    Beyonce, who headlined Glastonbury on Sunday night, was chatted about on social networking websites way more compared with other artist at the festival this particular year, according to Brandwatch

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  2. 15 11 2011
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  3. 15 11 2011
    Kyra Perrera (05:08:04) :

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    Répondre

  4. 15 11 2011
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  7. 17 12 2015
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  8. 22 06 2016
    Michal Nemzin (04:27:44) :

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