Tout sur Julian Assange et WikiLeaks-(dossier)

** l’ONU juge arbitraire,  la détention de Julian Assange et demande sa libération

Julian Assange a appelé vendredi 05 février 2016, le Royaume-Uni et la Suède à appliquer la décision du comité de l’ONU qui a jugé sa détention arbitraire et demandé sa libération.

L'ONU rend un avis favorable à Julian Assange

Apparaissant lors d’une vidéo-conférence à Londres, le fondateur de Wikileaks a déclaré: « il revient maintenant à la Suède et au Royaume-Uni d’appliquer le verdict » du comité, qui est selon lui « une décision majeure ».
Assange est réfugié depuis juin 2012 dans l’ambassade d’Equateur à Londres, de crainte d’être extradé vers la Suède où il est accusé de viol.
Un comité de l’ONU a appelé vendredi à mettre fin à sa « détention arbitraire », une demande immédiatement rejetée par Londres et Stockholm.
Conférence de presse sur écran géant
M. Assange est apparu sur un écran géant lors d’une conférence de presse organisée par ses avocats.
« Victoire significative »
Il a salué « une victoire significative qui m’a fait sourire » et affirmé que la décision de l’ONU était « légalement contraignante ».
L’avocat Baltasar Garzon a pour sa part estimé qu’il s’agissait de « l’un des jugements les plus forts prononcés » par ce comité.
Une décision « indirectement contraignante »
Selon un porte-parole de l’ONU, Xabier Celaya, interrogé par l’AFP, « la décision en elle-même n’est pas contraignante, mais elle l’est de façon indirecte ». Les Etats « n’ont pas d’obligations à l’égard du groupe de travail, mais ils en ont à l’égard des conventions (..) ils sont liés par leurs propres lois et leurs engagements propres (..) c’est pourquoi la décision est indirectement contraignante », a-t-il souligné.*vendredi 5/02/16 -Source: Belga

Assange: l'avis de l'ONU sans conséquence sur l'enquête suédoise

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Snowden: "Le Danemark avait l'intention de violer le principe de non-refoulement"

*Le Danemark avait autorisé en 2013 un avion américain à récupérer sur son sol Edward Snowden, qui avait révélé l’ampleur des pouvoirs de surveillance de l’agence de renseignement américaine NSA, a indiqué le ministre danois de la Justice dans une lettre rendue publique vendredi.

Interrogé mercredi au Parlement sur la question, le ministre, Søren Pind, avait d’abord affirmé que Copenhague avait autorisé un appareil américain à se poser dans l’aéroport de la capitale danoise sans en préciser les motifs.

« Le but de la présence de cet avion à l’aéroport de Copenhague était, d’après ce que nous avions compris, d’avoir la possibilité de transporter Edward Snowden vers les États-Unis, s’il avait été extradé de Russie ou d’un autre pays », a écrit M. Pind dans une lettre aux députés pour étayer sa réponse initiale.

Le ministre a précisé que, par sa nature, cette information aurait dû demeurer confidentielle mais qu’il avait choisi de la rendre publique en raison des vives réactions causées par sa réponse de mercredi. 

« Le ministre de la Justice danois semble confirmer que le Danemark avait l’intention de violer le principe de non-refoulement quand j’ai demandé l’asile », a déploré Edward Snowden sur Twitter.

D’après la Convention sur le statut des réfugiés, le principe de non-refoulement interdit l’expulsion d’un « réfugié sur les frontières des territoires où sa vie ou sa liberté serait menacée » en raison notamment de ses opinions politiques.

Inculpé pour espionnage aux États-Unis, l’informaticien américain de 32 ans est réfugié en Russie depuis 2013, où il a obtenu l’asile.*vendredi 5/02/16 -Source: Belga

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*Julian Assange et WikiLeaks décortiqués en 12 mots-clés

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Le personnage qui fait l’apologie de la transparence reste bien opaque. Il semble avoir mille facettes, des ennemis redoutables et des fans absolus. Esquisse de portrait, pour tenter de trierle vrai du faux. Terroriste?

Les accusations de la droite américaine (Joe Lieberman, Sarah Palin) ne résistent pas à l’examen. Jusqu’ici, les révélations de WikiLeaks n’ont provoqué ni mort, ni blessé. Le reproche récurrent de mise en ­danger de sources ne s’est pas matérialisé. Même l’accusation d’espionnage est difficile à fonder juridiquement. Par ailleurs, les dernières fuites donnent «une image plutôt flatteuse de la diplomatie américaine», relève The Economist, pour qui «il est très difficile de prouver que WikiLeaks a causé un gros dommage aux intérêts des Etats-Unis».

Conspirateur?

La vie et l’univers intellectuel d’Assange sont marqués par la conspiration: enfance nomade, divorce et remariage de sa mère avec un musicien embrigadé dans une secte dont le mot d’ordre était «invisible, impalpable, inaudible». Devenu hacker à l’âge de 16 ans, Julian Assange est condamné à une peine légère. Inspiré par Steven Levy, qui pose les principes de «l’éthique hacker», et l’auteur de cyber-fiction Robert Wilson («ce n’est pas parce que tu es paranoïaque qu’ils ne te pourchassent pas»), il dénonce sur son blog les appareils (d’Etat surtout) qui tendent à devenir plus puissants et secrets en même temps. Si ces secrets sont exposés, dit Assange, les appareils ont le choix entre deux solutions: se réformer «afin de pouvoir exposer avec fierté leurs actions au public»; ou se fermer davantage, «ce qui les rend inefficaces». Lui-même reste flou sur son scénario préféré. Le blogueur Aaron Bady pense qu’il privilégie le second. «Comme les marxistes d’antan, Assange cherche à étouffer le système dans ses contradictions», écrit Ross Douthat dans le New York Times.

Anarchiste?

C’est ainsi que le décrit le Tages-Anzeiger, citant Assange lui-même: «Les fuites sont par essence un geste anti-autoritaire, une action anarchiste.» Toutefois, dans la récente interview qu’il a donnée à Time, l’intéressé semble vouloir échapper à une catégorisation aussi simple. Quand on lui demande s’il pratique la désobéissance civique, il répond: «Pas du tout. Notre organisation (ndlr: WikiLeaks) veut rendre le monde plus civique et agir contre les abus. En ce qui concerne le respect de la loi, nous avons subi une centaine d’attaques juridiques en quatre ans d’existence et avons toujours gagné.»

A propos de loi, The Economist fait cette observation intéressante: la réelle innovation de WikiLeaks n’est pas technologique – bien d’autres ont déjà «craqué» des codes, copié et diffusé de l’information numérisée – mais sa capacité à jongler avec les législations nationales pour protéger ses serveurs et ses activités. Là encore, Assange n’invente rien. Le concept d’une «Switzerland of bits» (sorte de paradis du secret digital) a été développé par le poète activiste John Perry Barlow, ex-compositeur des Grateful Dead et cofondateur de Electronic Frontier Foundation, qui a publié à… Davos, en février 1996, une «Déclaration d’indépendance du cyberespace».

Homme
à femmes?

Apparemment. Ce qui correspond au mythe, entretenu par Assange lui-même, du SDF numérique séduisant une admiratrice, ou plusieurs, dans chaque port. D’après les documents de la police suédoise obtenus par The Guardian, c’est en acceptant l’invitation d’une Suédoise à partager son appartement en août dernier, en couchant avec elle le soir même, puis en cédant le surlendemain aux avances d’une seconde, bouche bée au premier rang de sa conférence, qu’ont débuté ses ennuis (voir page 6).

Faiblesse de la chair? Julian Assange a utilisé jusqu’en 2006 le site de rencontres Okcupid.com. «Si tu cherches un gars normal, passe ton chemin», clame-t-il. Dans son profil, il se décrit «passionné, têtu, cherchant sirène pour aventure, enfants et conspirations criminelles à l’occasion». La femme idéale doit être «spirituelle, très intelligente mais pas forcément éduquée, avoir de la classe et de la force intérieure, être capable de penser stratégiquement au monde et aux gens qui l’intéressent». «J’aime les femmes de pays ayant connu des troubles politiques, ajoute-t-il, la culture occidentale semble produire des femmes sans valeur et ineptes.»

Messager?

C’est ainsi que se décrit le fondateur de WikiLeaks dans la tribune libre publiée le 8 décembre par The Australian. Habilement, il se compare à Rupert Murdoch quand, en 1958, celui-ci dénonçait les cachotteries du gouvernement australien et écrivait dans The News d’Adélaïde: «Dans la course entre le secret et la vérité, il semble inévitable que la seconde l’emporte.» Assange ajoute que WikiLeaks n’est que le «coordinateur» de groupes analysant les informations qui lui sont transmises. «Je ne suis pas opposé à toute guerre, précise-t-il. Si une guerre est justifiée, alors disons la vérité et laissons les gens décider s’ils la soutiennent.» Pour lui, les gouvernements qui cherchent à l’arrêter, ou à censurer le site, veulent «tuer le messager». Pour Time, ces efforts reviennent à «couper une tête de l’hydre mythique».

Egocentrique?

A fond. Assumé. Interviewé par Forbes, Julian Assange minaude devant le photographe, se demande si la veste qu’il porte vient d’un pays où les travailleurs sont exploités, se moque peu après de son «complexe du Messie». Il oublie de commander ou confirmer ses billets d’avion, fourre trois paires de chaussettes dans un sac avec du matériel informatique, néglige de manger: les autres sont là pour s’occuper de ces basses contingences matérielles.

Julian Assange peut aussi se montrer caractériel et dictatorial. «Je suis le cœur et l’âme de cette organisation, son fondateur, son philosophe, son porte-parole, son codeur original, son financier et tout le reste», a-t-il lancé à ceux qui critiquaient certaines de ses actions. Des compagnons de route, comme l’activiste islandaise Birgitta Jonsdottir ou le programmeur allemand Daniel Domscheit-Berg, l’ont quitté en dénonçant ses manières impériales. Le second s’apprête à lancer un site concurrent de révélations, Open Leaks, et prépare un livre sur ses années WikiLeaks (parution prévue en février chez Grasset).

Prophète de
la transparence?

La chose semble aller de soi, et pourtant les avis divergent. Dans ses interviews, Assange dit d’ailleurs que son but n’est pas la transparence, mais «la justice». La question est surtout de savoir à quoi mènent les fuites. Il y a d’abord la capacité matérielle et humaine de les traiter, tout en protégeant les sources – ce qui amène le site à fonctionner lui-même, paradoxalement, comme une «boîte noire». Ensuite, quel est l’effet de révélations en cascade? Celle de documents diplomatiques «réduira probablement le niveau de la «conversation globale», écrit le New York Times, les diplomates étrangers partageront moins de confidences avec les Américains.» Dans le privé, on réagit déjà. Selon une étude Forrester citée par Forbes, une société sur quatre dans les grands pays industrialisés met en place des systèmes de sécurité «anti-fuites», une sur trois envisage de le faire. Pour The Economist, la question centrale des années à venir sera la suivante: qu’est-ce qui détermine l’offre de dénonciateurs et de fuites? Sachant que la diffusion et la copie, légale ou non, d’informations immatérielles et mises en réseau devient plus facile, l’enjeu tournera autour de la loyauté de ceux qui y ont accès.

Journaliste scientifique?

Non. Derrière ce concept fumeux se cachait l’ambition de Julian Assange de faire analyser les documents mis en ligne par tout un chacun – une sorte de décryptage citoyen, façon Wikipédia. Comme il le reconnaît dans Time, ça n’a pas marché: «Le gros du travail analytique est fait par nous ou des journalistes professionnels.» La communauté des blogueurs commente, relaie, amplifie, mais il ne faut pas compter sur elle pour mener un travail de bénédictin sur un sujet qui ne la concerne pas directement, a constaté WikiLeaks.

La vidéo dénonçant les «dommages collatéraux» d’un tir d’hélicoptère en Irak a été soigneusement éditée et mise en scène par les responsables de WikiLeaks avant diffusion. La livraison des documents diplomatiques américains se fait à travers cinq rédactions renommées dont les spécialistes filtrent les dépêches. Du journalisme classique. «Qui donc aurait eu l’énergie et les ressources pour faire ce travail?» se demande Nicholas Lemann, doyen de la Columbia Journalism School. Cela étant, ce dernier épisode confirme aussi la tendance des médias à enquêter en réseau, note Emily Bell, de la même école. Une conclusion à laquelle est aussi arrivé le dernier congrès du journalisme d’investigation, à Genève, au printemps 2010.

Anti-américain?

Ceux qui suivent WikiLeaks observent que le site ne diffuse plus que des révélations américaines, alors qu’on y trouvait au début des documents sur le Kenya, la Somalie, Julius Baer, les services secrets allemands, etc. C’est peut-être un problème technique, vu les attaques dont il est l’objet. Julian Assange répète que WikiLeaks «dépend de ce qu’on nous donne» et se dit convaincu que les effets potentiels de divulgations sont d’autant plus intéressants que les régimes sont autoritaires, citant la Chine en exemple. Reste que d’éventuels dénonciateurs russes ou chinois n’ont pas trouvé le chemin de WikiLeaks pour l’instant. On a même vu – ô paradoxe – le Beijing Daily, organe du Parti communiste, écrire que Julian Assange devrait recevoir le Prix Nobel, et Vladimir Poutine, décrit comme chef d’Etat mafieux dans les câbles divulgués par le site, apporter son soutien verbal à son fondateur. Comme si les dictatures riaient sous cape des démocraties incapables de préserver un secret d’Etat.

Révolutionnaire?

Julian Assange manifeste sans doute la volonté de changer le monde. Sa personnalité marque fortement WikiLeaks, au point que certains se demandent si le site survivra à l’arrestation de son créateur, en Suède ou ailleurs. Peut-être qu’il disparaîtra, mais l’enjeu n’est pas là. Julian Assange incarne, jusque dans ses côtés insaisissables, l’émergence d’une génération qui a pour elle la maîtrise technique, tandis que l’ancienne a le pouvoir et les secrets qui vont avec. Pour qu’une société fonctionne, les liens de confiance – entre générations, entre gouvernants et gouvernés – doivent être solides. «Chaque fuite détruit la confiance», écrit Kurt Zimmermann dans la Welt­woche, très sceptique face au projet «citoyen» de WikiLeaks. Et si le message de WikiLeaks était que ces liens sont devenus dangereusement ténus?

Apatride?

Pas tant que cela, car l’opinion publique en Australie, son pays d’origine, est en train de tourner massivement en sa faveur. La première ministre, Julia Gillard, avait qualifié début décembre les fuites orchestrées par son ressortissant de «grossièrement irresponsables». Cela a déclenché la fureur de la gauche australienne. L’Union australienne des journalistes lui a d’ailleurs gracieusement renouvelé sa carte de presse, en appelant à sa protection par le gouvernement et qualifiant ses activités de «parfaitement honorables» et conformes à l’éthique journalistique. Les Australiens ne sont en effet pas insensibles à l’acharnement américain contre l’un des leurs et cela pourrait lui offrir un refuge s’il devait être obligé de quitter Londres.

Ruiné?

Julian Assange a cédé fin décembre les droits de son autobiographie pour 1 million d’euros – et en a bien besoin. Car WikiLeaks souffre de graves problèmes financiers. Coup sur coup, le service de paiement en ligne PayPal, les sociétés de cartes de crédit Visa et MasterCard, puis Bank of America et PostFinance ont bloqué sans préavis les transactions de WikiLeaks et fermé les comptes personnels d’Assange. Le manque à gagner est de 100 000 euros par jour, explique-t-il dans un interview au Monde: ce sont les dons provenant de sympathisants du monde entier. Et cela alors que WikiLeaks a une dette de plus 200 000 euros de frais juridiques, auxquels s’ajoutent les dépenses engendrées par l’affaire personnelle de Julian Assange contre la justice suédoise: déjà 220 000 euros, sans compter la caution de 280 000 euros. Les cinéastes Michael Moore et Ken Loach y auraient contribué chacun à raison de 20 000 dollars, mais il en faut beaucoup plus…(Le Temps.CH-30.12.2010.) 
 Julian Assange pourrait se rendre

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**Un héros ambigu de notre temps

Lorsqu’en juillet 1841 le tsar Nicolas Ier apprit la mort en duel de Lermontov, l’auteur d’Un Héros de notre temps, il s’écria: «Une mort de chien, pour un chien!»

Lorsqu’en juillet 1841 le tsar Nicolas Ier apprit la mort en duel de Lermontov, l’auteur d’Un Héros de notre temps, il s’écria: «Une mort de chien, pour un chien!»

Les puissants d’aujourd’hui n’auraient probablement pas beaucoup plus de considération pour le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, s’il venait à disparaître. Et ce n’est pas le seul parallèle. Petchorin, le personnage de Lermontov, est détestable. Orgueilleux, querelleur, séducteur, inconstant, il sème le trouble dans le Caucase. Pourtant, des générations entières de Russes se sont identifiées à lui.

Julian Assange n’est pas un ange non plus. Enfance instable, père trop jeune, hackerrancunier, amant impulsif. Mais voilà qu’il nous fascine. Son parcours et sa personnalité, ultra-minoritaires à ses débuts, s’imposent soudain à la majorité par la magie du récit: plus qu’un informaticien doué, Assange est un narrateur redoutable, transformant par le verbe des tonnes de documents volés en garantie de la démocratie. Il incarne l’omnipotence d’un homme prolongé par son ordinateur portable, il nous venge des Etats inquisiteurs en les déshabillant. Pour cet acte sacrilège, mais pas illégal, et quelques parties de jambes en l’air à Stockholm, le voilà puni, assigné à résidence dans un manoir de la campagne anglaise où il passera le jour de l’an affublé d’un bracelet électronique.

En quelques années, il est passé du néant à la célébrité. Haï, élevé au rang d’ennemi public mondial numéro un par les uns, icône pour les autres de jeunesse, de rébellion, de nomadisme et de culture libertaire.

Pour ce dernier numéro de l’année, Le Temps revient sur ce personnage ambigu, décrit ses changements d’allure et passe en revue les héros qui pourraient composer son ADN: de Prométhée – qui a volé aux dieux (les Etats) le feu (leurs secrets) pour le distribuer aux hommes – à Lisbeth Salander, la petite «hackeuse» punk de Millénium, le thriller génial de Stieg Larsson dont on saisit encore davantage, aujourd’hui, la portée anticipatrice (pages 2 et 3).

Dans ce monde nouveau où Assange nous fait basculer, les hackers sont rois. D’abord pirates, les voilà précieux auxiliaires des gouvernements (page 7). Car qui pourra désormais se passer de ces guerriers cybernétiques? Au passage, c’est l’équilibre instable du secret et de la transparence que vient bouleverser WikiLeaks (page 8). Le secret, d’ailleurs, est une notion à géométrie variable: longtemps, il a protégé sans faille l’Etat, mais pas les individus. Depuis les Lumières, le contraire s’est amorcé.

Les récits d’espionnage de la Guerre froide nous racontent comment les services occidentaux et soviétiques ont passé des mois, voire des années, à travailler sur des personnalités pour les amener à trahir. Tout était affaire de psychologie. Depuis la chute du mur de Berlin, on est entré dans l’ère de l’espionnage technologique, des écoutes et des drones, des moteurs de recherche et des bases de données. Comme si le monde et ses mystères pouvaient être moulinés sans intervention humaine. C’est pourtant une faille humaine, le petit soldat Manning et son terrible ennui dans une base américaine en Irak, qui a fourni à WikiLeaks la matière de ses trois fuites majeures: l’Afghanistan, l’Irak et les câbles du State Department. Tout comme ce sont des individus, au sein des banques suisses, qui ont volé des données et contribué à l’affaiblissement du secret bancaire. A nouveau, la réponse sera technologique: on promet un bel avenir aux entreprises – suisses notamment – spécialisées dans la cryptologie et les forteresses numériques (pages 9 et 10). D’où ce soupçon: le monde que préfigure Assange sera in fine plus opaque, plus crypté. Mais là encore, la menace est humaine: des gens auront accès aux codes – et parmi ces gens, des traîtres.

Ce n’est pas Julian Assange qui dira le contraire. Justicier cybernétique et insaisissable, il est finalement tombé dans une faille bien humaine, lors de son séjour en Suède (page 6).

De l’usage des secrets d’Etat à celui du préservatif, WikiLeaks est un conte contemporain, à méditer au passage de l’an neuf. (Le Temps.CH-30.12.2010.)

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*Amours suédoises et dangereuses

Que s’est-il passé à Stockholm en août dernier? Episode crucial pour l’avenir judiciaire du fondateur de WikiLeaks.

Julian Assange arrive à Stock­holm le 11 août, à l’invitation d’Anna Ardin, 30 ans, qui lui a organisé un séminaire. A en croire son blog, elle est une «politologue, communicante, entrepreneur et écrivain free-lance avec des connaissances particulières sur la foi et la politique, les questions d’égalité, le féminisme et l’Amérique latine». Elle lui propose de loger chez elle car elle doit s’absenter. Elle revient plus tôt que prévu, le vendredi 13 août. Ils vont dîner et rentrent chez elle. Selon ce qu’elle dira ensuite à la police et qui est consigné dans une suite de rapports divulgués par bribes à la presse, dont The Guardian, le plus généreusement et tardivement servi, Assange commence à lui caresser les jambes et à la déshabiller. Elle «essaie de remettre quelque vêtement car les choses vont trop vite mais Assange les enlève de nouveau». Ardin dit à la police qu’elle ne voulait pas aller plus loin «mais qu’il était trop tard pour arrêter puisqu’elle avait accepté d’aller jusque-là». Elle demande à son hôte de mettre un préservatif, ce qu’il n’accepte qu’à contrecœur et maladroitement puisque, selon elle, «il fait quelque chose» qui aboutit à la rupture du préservatif tandis qu’il se maintient en elle jusqu’à éjaculation.

On n’est pas tenu au courant de ce qui s’est passé le reste du temps. Interrogé plus tard par la police, Assange affirmera ne pas avoir été conscient d’une rupture de caoutchouc, ne pas avoir entendu Anna Ardin se plaindre de quoi que ce soit et être resté une semaine supplémentaire chez elle sans entendre de reproche à ce propos.

Le lendemain, 14 août, a lieu le séminaire prévu. S’y présente, et de façon curieuse, le deuxième personnage, Sofia Wilén. Elle a réservé sa place quelques jours plus tôt par téléphone. Selon des extraits du rapport de police publiés le 29 août par le journal anglais Daily Mail, elle est impressionnée par Assange qu’elle trouve «intéressant, courageux et admirable». Elle doit le rencontrer.

Ce samedi-là, elle se met un pull rose bonbon pour être sûre de se faire remarquer, s’installe au premier rang dans la salle et prend des photos d’Assange. Elle se comporte de façon si familière que c’est à elle qu’on demande d’aller acheter un câble pour l’ordinateur du conférencier. Celui-ci parle pendant 90 minutes sur le thème de la «vérité, première victime de la guerre».

La séance terminée, Sofia Wilén s’approche du groupe qui entoure Assange et s’arrange pour être invitée au Bistro bohême où a lieu le déjeuner. Le Daily Mail affirme qu’elle réussit à attirer l’attention d’Assange. Il reconnaît la femme qui est allée lui acheter un câble. Cette fois, c’est un chargeur dont il a besoin et les deux s’en vont pour en trouver un. Ils prennent le métro et se retrouvent au Musée d’histoire naturelle où Assange s’installe devant un ordinateur pour twitter, «au plus grand ennui de la jeune femme», écrit le tabloïd anglais. En fin d’après-midi, ils entrent dans un cinéma. Le Mail: «Dans le noir, Assange est devenu amoureux… Il est clair selon les dépositions de la femme que le couple est allé bien plus loin que les simples embrassades et cajoleries. Après le spectacle, ils se sont promenés dans un parc. A un moment, il s’est tourné vers elle et lui a dit «tu me plais beaucoup.»

Dans le récit du Guardian, publié six mois plus tard, le 17 décembre, quand la Suède s’acharne à faire extrader Assange, l’épisode du cinéma est résumé plus brutalement, d’un point de vue de victime: «Il l’a embrassée et il a mis ses mains sous ses vêtements.»

Tandis qu’en été, le Mail continue sur un ton bucolique. Dans le parc, Assange annonce à sa compagne qu’il a rendez-vous ce samedi soir pour un repas d’écrevisses. Il ne lui dit pas que c’est chez Anna Ardin. Ayant besoin d’une sieste, il s’allonge dans l’herbe avec Sofia et s’endort. La jeune femme le réveille vingt minutes plus tard et lui demande s’ils se reverront. «Bien sûr», répond-il.

Elle l’appelle le dimanche 15 août mais ne l’atteint pas. Ce jour-là, à 2 heures du matin, Ardin écrit sur Twitter, après le repas d’écrevisses: «Je suis dehors, presque frigorifiée, avec le plus cool et sympa des gars.» Elle tentera plus tard d’effacer ce tweet mais un blogueur l’a retrouvé dans un recoin du Web.

Sofia Wilén ne sait rien de cela. Selon le journal suédois Aftonbladet, n’ayant pas de nouvelles d’Assange, elle confie son inquiétude à des collègues de bureau: «Il doit penser que tu le laisses tomber, lui disent-ils; si tu veux le revoir, la balle est dans ton camp.» Donc elle continue à l’appeler. Le lundi, il répond et lui fixe un nouveau rendez-vous téléphonique pour le soir. Elle l’attend à Stockholm jusqu’à 21 heures. Elle veut aller à l’hôtel mais lui préfère chez elle, à Enköping, à 80 km de Stockholm. Elle paie le billet de train car il ne souhaite pas laisser de traces avec une carte de crédit.»

Le voyage est maussade: Assange passe les 45 minutes sur son ordinateur et son téléphone mobile. «Il s’intéressait plus à son ordinateur qu’à moi», raconte Sofia Wilén. Quand ils arrivent chez elle, poursuit-elle, «la passion et le désir semblaient avoir disparu». La suite du rapport qu’a obtenu le Daily Mail est caviardée, sauf cette phrase: «C’était ennuyeux et routinier.»

On comprend qu’ils ont fait l’amour, avec un préservatif, qu’ils ont dormi et que le lendemain matin, ils ont recommencé, mais sans préservatif. Cela ne semble pas l’avoir beaucoup dérangée puisqu’elle s’en va chercher de quoi manger pour le petit déjeuner. Son principal souci est de le laisser seul dans son appartement: «J’avais l’impression de ne pas bien le connaître», dit-elle à la police.

L’atmosphère est lourde pendant le petit déjeuner. Elle tente, dit-elle, de le détendre en plaisantant sur le fait qu’elle pourrait être enceinte. Elle emmène ensuite son hôte à la gare sur son vélo. Ils se promettent de se téléphoner.

On ne sait pas ce qui se passe le mardi. Si on lit six mois plus tard le rapport de police qui a passé par les mains des accusateurs pour être publié dans le Guardian, on est amené à supposer que Sofia Wilén se fait du mauvais sang. Le journal insiste en effet sur la scène d’amour du lundi matin. Il indique que la jeune femme a été réveillée par le sexe tout nu d’Assange en elle. Comme elle «dormait à moitié», elle n’a pas consenti à cet acte. Elle est maintenant torturée à l’idée d’être enceinte ou d’avoir attrapé une maladie. Elle prend une pilule du lendemain, va à l’hôpital passer un test sida et demande à Assange de faire de même. Il répond que c’est inutile et qu’il n’a pas le temps.

Le mercredi, toujours selon le Guardian, Sofia Wilén envoie un SMS à Anna Ardin à son bureau pour qu’elle l’aide à retrouver Assange et à l’obliger de faire un test. C’est alors que les deux femmes comprennent la situation, se racontent leurs expériences et songent à porter plainte.

D’après le témoignage d’un coordinateur de WikiLeaks en Suède, Assange consent, le vendredi, à passer ce test, mais les cliniques sont fermées et il faut attendre le lundi suivant. Or le lundi, son sort est déjà scellé.

Le vendredi, à 14 heures, Ardin et Wilén sont au poste de police de Klara, à Stockholm. Wilén veut porter plainte pour viol. Ardin dit qu’elle souhaite l’aider. Une policière les interroge séparément. Sofia Wilén déclare «avoir été violée dans son appartement le matin du 17 août par Assange qui a lui a fait l’amour sans son consentement». Quant à Anna Ardin, elle déclare qu’elle a fait l’amour avec lui et que celui-ci a délibérément déchiré le préservatif. Le rapport est envoyé au procureur de piquet pour le week-end, Maria Kjellstrand, qui prend la décision de délivrer un mandat d’arrêt.

La police se met aussitôt à la recherche d’Assange, ne le trouve pas. A 5 heures du matin, le samedi 21 août, le tabloïd conser­vateur Expressen publie toute ­l’histoire sur son site, avec confirmation des faits par la procureure Kjellstrand, contre toute prudence et règles. Pressé de questions par les journalistes, Assange répond: «WikiLeaks s’attendait à des sales coups, voilà le premier.»

Dans l’après-midi du samedi, la procureure en chef, Eva Finné, se fait envoyer le dossier par coursier dans sa maison de vacances. Elle le parcourt et décide aussitôt qu’il n’y a pas de crime avéré pour justifier un mandat d’arrêt contre Assange. Celui-ci est donc libre bien que «soupçonné d’avoir molesté» Sofia Wilén.

Le dimanche, les deux femmes engagent (ou acceptent) les services de l’avocat le plus célèbre et le plus cher du pays, Claes Borg­ström.

Au début de la semaine suivante, Anna Ardin explique sa position personnelle au journal Aftonbladet: «L’autre femme voulait porter plainte pour viol. J’ai fait ma déposition comme soutien à la sienne et pour l’appuyer elle.» Le quotidien demande à l’avocat Borgström comment il fera pour accuser Assange de viol sur la personne d’Anna Ardin si celle-ci affirme ne pas avoir été violée. Borgström répond: «Elle n’est pas juriste». Et il précise être en possession de «détails» qui feront l’affaire.

Des détails qui apparaissent par exemple sous la forme d’une Monica dans le rapport de police partiellement publié le 17 décembre par le Guardian: cette Monica confie aux enquêteurs qu’au soir du repas d’écrevisses, le fameux samedi où Assange s’est éclipsé avec la femme au pull rose bonbon, son amie Anna Ardin lui a avoué avoir vécu avec Assange «la pire baise de sa vie». «Non seulement la pire mais la plus violente.» Le terme «violent» apparaît pour la première fois depuis six mois dans ce texte du Guardian. Il contredit un précédent témoignage d’Ardin, qui décrivait Assange comme non violent. Devant un tribunal, les mots ont un poids surdimensionné. Borgström a obtenu grâce à eux un vrai mandat d’arrêt international, dûment signalé par une alerte rouge d’Interpol, assorti d’une demande d’extradition à la Grande-Bretagne. La réputation d’Assange est faite.

Depuis, Anna Ardin a disparu de la circulation. Elle s’est réfugiée dans une mission chrétienne de Cisjordanie et il semble qu’elle ait cessé de collaborer à l’enquête. Elle dit, dans son ­dernier tweet: «Agent de la CIA, féministe enragée, baiseuse de musulmans, ­chrétienne fondamentaliste, lesbienne, mortellement amoureuse d’un homme: peut-on être tout cela à la fois?»

De Sofia Wilén, qui dormait «à moitié» pendant que l’homme qu’elle avait attiré chez elle la prenait, qui dormait juste assez pour satisfaire aux conditions juridiques du viol, on ne sait plus rien pour l’instant.(Le Temps.CH-30.12.2010.)

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*L’échec des forteresses numériques

Banques et gouvernements protègent leurs données sensibles dans des sites toujours plus sécurisés. Un domaine où les sociétés suisses règnent en maîtresses. Ces systèmes ne les ont pourtant pas protégées du pire.

La firme chargée de protéger la diplomatie suisse d’une fuite à la WikLeaks s’appelle Crypto AG. Début 2010, la société zougoise a mis en service le nouveau centre informatique ultra-sécurisé du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) dans un lieu tenu secret, quelque part sous les Alpes. Blottis dans les galeries d’une ancienne forteresse militaire, des dizaines de serveurs sont bercés par le ronron des installations frigorifiques. Caméras de surveillance, détecteurs de mouvement, groupes électrogènes et filtres à air, dortoirs et réserves de vivres pour les techniciens; «tout y est prévu pour assurer un fonctionnement ininterrompu même en cas de crise», assure Crypto AG. La société, fondée en 1952, fournit ses services à une centaine de gouvernements à travers le monde.

Ce genre de blockhaus numérique n’est pas l’apanage des Etats. A Genève, à un jet de pierre de l’aéroport, existe un centre de données dernier cri et hautement sécurisé, en mains privées. Opéré par la société Safe Host, il est équipé d’un centre de contrôle automatisé, de capteurs de mouvement à infrarouge et ultrason, d’un système anti-incendie à l’azote, de générateurs d’appoint diesel et de contrôles d’accès biométriques. Des gardes patrouillent nuit et jour. C’est dans ce bâtiment anonyme de Plan-les-Ouates que dorment les copies des données les plus sensibles de plusieurs banques privées genevoises.

Les entreprises et les gouvernements ont dépensé des sommes considérables ces dix dernières années pour centraliser et protéger leurs informations secrètes. Ces investissements ont permis l’essor de nombreuses sociétés spécialisées, notamment en Suisse (voir encadré). Mais le recours au tout crypté n’a pas protégé ces organisations de fuites d’une gravité sans précédent depuis deux ans.

Malgré l’usage d’un système de communication ultramoderne et flambant neuf, des diplomates suisses sont parvenus à éventer les plans d’une opération de sauvetage de nos otages en Libye. Pire, et malgré des précautions encore plus drastiques, les banques suisses ont subi des fuites d’une telle ampleur ces deux dernières années qu’elles ont conduit à l’abandon de facto du secret bancaire.

«On estime dans la branche que 80% des fuites proviennent de l’intérieur des organisations, explique Jerry Krattiger, cofondateur de la société Solvis spécialisée dans l’installation de logiciels de cryptages dans les entreprises. Or si les systèmes informatiques sont bien protégés contre les intrusions extérieures, ils le sont bien moins contre les fuites internes, qu’il s’agisse d’actes de malveillance ou de maladresses.»

Début 2010, l’antédiluvien «cryptofax» en usage dans les 200 ambassades suisses a été remplacé par un système de cryptage moderne, le TC-007, utilisé par les 450 fonctionnaires fédéraux en poste à l’étranger. Ceux-ci transmettent chaque jour près de 5000 messages et documents confidentiels à la centrale de Berne, qui sont ensuite sauvegardés dans la forteresse alpine protégée par Crypto AG.

Cette démonstration du savoir-faire helvétique en matière de technologie de cryptage n’a pas empêché la diplomatie suisse de passer à deux doigts de la catastrophe en 2009, comme l’a révélé le récent rapport parlementaire sur la crise libyenne. Malgré l’envoi du diplomate Jacques Pitteloup, chargé d’installer le système de codage TC-007 à l’ambassade de Tripoli, les diplomates suisses sur place ont multiplié les gaffes. Un fax faisant état des plans d’exfiltration des otages a par exemple été envoyé à diverses administrations à Berne, bien au-delà du cercle des personnes autorisées. Un téléphone portable et un ordinateur ont été perdus en route entre l’ambassade et l’aéroport. L’opération de sauvetage des deux otages par des commandos d’élite de l’armée aurait pu être gravement compromise, si elle n’avait pas été abandonnée. «D’une certaine façon, trop de sécurité tue la sécurité, observe Serge Vaudenay, professeur de cryptographie à l’EPFL. L’erreur est d’oublier que les êtres humains ne se comportent pas comme des ordinateurs.»

Les mésaventures des fonctionnaires suisses en Libye paraissent anecdotiques au regard du scandale qui secoue le Département d’Etat américain, après la divulgation de centaines de câbles diplomatiques par WikiLeaks cet automne. Les deux affaires révèlent pourtant un même phénomène: plus les systèmes de cryptage deviennent complexes et centralisés, plus ils représentent un danger pour l’organisation qui les déploie. «Il est nécessaire d’avoir recours à des techniciens pour utiliser ces mécanismes, ce qui introduit une faiblesse supplémentaire dans le système, poursuit Serge Vaudenay: des informaticiens peuvent avoir accès aux clefs et récupérer les données.»

Avec le risque de fuite qui s’ensuit. C’est ce qui s’est passé une première fois en 2008 au sein de la banque LGT du Liechtenstein, après qu’un employé a dérobé et vendu aux autorités allemandes une liste de milliers de clients. Le siège genevois de HSBC a connu le même scénario catastrophe, en 2008, avec le vol par un informaticien, Hervé Falciani, de la quasi-totalité de ses données. Idem dans l’affaire WikiLeaks, lorsqu’une recrue de 22 ans en poste en Irak, Bradley Manning, s’est trouvée en position de télécharger 251 287 câbles diplomatiques depuis son poste de travail sur le réseau ­Siprnet, un réseau sécurisé rassemblant des informations classées «confidentielles» et «secrètes». «Il existe une tension permanente entre les exigences de productivité et de sécurité, entre la volonté de concentrer les informations pour les rendre plus accessibles aux collaborateurs et celle de limiter leurs accès», décode Jerry Krattiger.

L’idée d’un système informatique unifié entre le Département d’Etat et le Pentagone avait été lancée peu après les attentats du 11 septembre 2001 par Paul Wolfowitz, le secrétaire adjoint à la Défense nommé par Georges W. Bush. Vilipendé pour n’avoir rien vu venir de l’attaque qui se tramait, le néo-conservateur s’était fait le porte-drapeau du concept «net-centric» qui devait assurer à tous les «combattants», de l’analyste de Washington aux commandos en Irak, un même accès aux données collectées par les administrations américaines et alliées. Avec pour résultat qu’en 2009, près de trois millions de personnes avaient accès à Siprnet. D’après une enquête du Washington Post, 850 000 fonctionnaires et collaborateurs des services d’intelligence américains seraient autorisés à consulter des informations «top secret», c’est-à-dire susceptibles de causer un danger «exceptionnellement grave» à la sécurité nationale.

«La faiblesse de ces systèmes provient d’une déficience au niveau des ressources humaines plus que d’un défaut technique, se défend Serge Vaudenay. L’informatique permet de rationaliser la gestion des informations. En même temps, elle les concentre dans les mêmes endroits ce qui rend leur exposition plus critique. Je ne pense pas qu’il y ait plus de fuites qu’avant mais leur impact est beaucoup plus considérable, poursuit l’informaticien. La sécurité des infrastructures n’a pas diminué mais les menaces ont augmenté. Gouvernements et grandes entreprises n’évoluent plus dans un monde de gentlemen.»

Un point que confirme Jerry Krattiger: «Nous vivons depuis deux ans dans un contexte de crise qui a exacerbé les tensions, qu’elles soient sociales ou idéologiques, entre les organisations et les individus. En agissant par vengeance ou parce qu’elle se sent flouée, on découvre aujourd’hui qu’une personne seule peut causer des dégâts considérables.» (Le Temps.CH-30.12.2010.)

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**Aux sources de la transparence

Pour l’historien Frédéric Monier, la transparence est une idée nouvelle, née dans les années 1970. Mais cela fait bien plus longtemps que la part du secret ne cesse de rétrécir en Occident

Le Temps: Qu’est-ce qui change dans notre rapport au secret avec WikiLeaks?

Frédéric Monier: Le changement principal se situe en amont, dans les années 1970 et 1980 avec l’avènement du concept de transparence. Il est lié à la montée en puissance et à l’accessibilité accrue des médias de masse, mais aussi à l’émergence d’un public mieux formé, qui veut donc être mieux informé. Jusque-là, la démarcation entre l’espace du débat public, celui du secret d’Etat et celui de la vie privée était relativement claire et stable. Avec notamment l’affaire du Watergate se développe l’idée que les médias ont un rôle de dévoilement. Le meilleur journalisme, c’est le journaliste d’investigation, qui s’attaque au secret.

– C’est nouveau, vraiment?

– L’accent a changé. Et le champ des domaines qui sont ouverts au regard public s’élargit. Je travaille actuellement sur un livre consacré à l’affaire Woerth-Bettencourt. Dans cette affaire, un tribunal a justifié la publication dans la presse d’écoutes illégales réalisées par un privé espionnant d’autres personnes privées au nom du droit à l’information. C’est un exemple. Dans un autre domaine, l’association qui se consacre, à partir de 1993, à lutter contre la corruption s’appelle Transparency International. La transparence qu’elle promeut ne s’étend pas seulement aux pratiques franchement illégales du type dessous-de-table. La définition des prises d’influence et des conflits d’intérêts condamnables s’élargit. On développe une morale des transactions qui étend au champ commercial les règles de transparence du débat politique.

– Que deviennent les secrets dans ce contexte?

– Disons qu’ils deviennent toujours plus difficiles à légitimer. On passe d’une période où la légitimité de certains secrets – par exemple, le secret des délibérations d’un exécutif, ou le secret de l’instruction – n’était pas discutée à une situation où tout secret doit être justifié. Il est significatif que les dernières révélations de WikiLeaks s’en prennent à un secret qui, jusque-là, était peu remis en question: le secret des échanges diplomatiques. Cela dit, le mouvement ne se fait pas dans un seul sens. Les citoyens mieux informés de l’époque de la transparence sont aussi plus conscients de l’importance de leur image. Cela les amène à la fois à s’exposer plus qu’avant, par exemple sur Facebook, et à défendre plus jalousement leur vie privée.

– Mais la tendance lourde est à une réduction de la part du secret?

– Il faut s’entendre sur la notion de secret. Le secret n’exclut pas la communication – il comporte même le plus souvent une part de dévoilement contrôlé. Pierre Messmer, le ministre de la Défense du général de Gaulle, disait de la force nucléaire de dissuasion qu’il faut savoir s’en servir et le faire savoir pour n’avoir pas à s’en servir. C’est un exemple: de nombreux secrets tirent leur force du fait qu’on connaît leur existence.

– Ce que fait WikiLeaks, c’est en somme d’instaurer la transparence sur la diffusion de l’information?

– Pour pouvoir parler de transparence, il faudrait savoir qui transmet des informations à WikiLeaks et dans quel but. Le soupçon est fort qu’on a encore affaire à une stratégie de dévoilement, particulièrement opaque puisqu’on ne sait pas d’où elle vient.

– Et WikiLeaks sait respecter une part de discrétion: le site a confié à cinq grands journaux la charge de trier les documents publiés…

– Oui. Le secret comporte toujours une part de dévoilement et la communication suppose une part de secret. Le secret des sources journalistiques ou la protection qu’on envisage, aux Etats-Unis, pour les whistle blowers qui révèlent des manquements en sont des bons exemples.

– Est-ce que le monde a changé avec WikiLeaks?

– On a atteint un nouveau stade de la transparence. Lorsqu’on a commencé à en parler, il s’agissait d’un moyen. Il fallait dire les choses pour empêcher qu’elles se produisent ou pour les améliorer. Aujourd’hui, on a l’impression que dire les choses est bon en soi. Mais bien sûr, tout le monde n’est pas d’accord et on est plutôt dans une période d’affrontement entre des impératifs de transparence et des impératifs de discrétion. Nous sortirons de ces affrontements lorsque de nouvelles normes sur le partage entre privé et public auront émergé. Cela dit, je ne crois pas que ces normes puissent être posées par un acte législatif. Elles doivent être produites par la société et par la culture. (Le Temps.CH-30.12.2010.)
 **Secrets publics, secrets privés

Sous l’Ancien Régime, le pouvoir s’exerçait en secret tandis que les actes privés étaient surveillés par la police des mœurs. La démocratie se construit sur une forme d’inversion des secrets. Mais certains ont la vie plus dure que d’autres.

Pouvoir et secret vont de pair. Le premier, analyse Machiavel en 1513, repose sur l’apparence, fondatrice de légitimité et bouclier contre les intrigues. Le mensonge, dans ce contexte, est une arme légitime du prince. «Une dissimulation honnête, théorisera un siècle plus tard son compatriote Torquato Accetto, n’engendre pas le faux mais concède quelque repos au vrai»…

La dissimulation couvre les textes légaux, qu’on proclame au son du tambour mais qu’on évite de laisser consulter aux intéressés. Même après l’invention de l’imprimerie, leur diffusion est restreinte.

A l’aube des Lumières, à Genève, les premiers troubles politiques d’un siècle agité commencent avec la revendication par un petit groupe de citoyens rassemblés autour du patricien Pierre Fatio d’une nouvelle publication des édits, dont la dernière impression remonte à près de 150 ans. Ils réclament parallèlement le secret du vote au Conseil général.

Publicité des lois et des débats parlementaires, secret du vote populaire: les ingrédients de la démocratie, qui verra le jour à la fin du siècle, reposent sur une forme d’inversion des secrets.

Le secret politique ne disparaît bien sûr pas mais il se restreint et tend à être associé dans l’esprit public à un secret coupable. Ou aux régimes totalitaires dont l’amère expérience au XXe siècle a renforcé l’assimilation, qui nous semble désormais évidente, entre démocratie et transparence. lien:

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**Secrets de fabrication et secret des affaires

En 1285, un décret du Grand Conseil de la République de Venise interdit l’exportation des matières premières nécessaires à la fabrication du verre, des recettes de fabrication et même du verre cassé.

En 1285, un décret du Grand Conseil de la République de Venise interdit l’exportation des matières premières nécessaires à la fabrication du verre, des recettes de fabrication et même du verre cassé. Quelques années plus tard, les verriers sont regroupés, pour plus de sûreté, sur l’île de Murano. On arrête les proches des fuyards, aux trousses desquels on envoie même des assassins.

La Sérénissime n’est pas la seule à défendre ainsi ses ressources industrielles. Un secret encore plus épais entoure la fabrication de porcelaine, exclusivité chinoise et coréenne qu’on s’efforce en vain d’imiter en Europe. Et lorsqu’en 1665 Colbert crée la Manufacture du faubourg Saint-Antoine avec quatre verriers de Murano qu’il a débauchés, il s’empresse à son tour de mettre ses artisans sous surveillance.

Si le meurtre ne fait plus partie des moyens jugés licites de le protéger, le secret des affaires et des procédés industriels a bien survécu – tout comme les tentatives de le surprendre par l’espionnage. Désormais codifié et limité par la législation, il n’est guère remis en question dans son principe. Mais certaines de ses formes demeurent critiques. Le respect des brevets – une forme transparente de protection des procédés de fabrication – est remis en cause face aux grandes menaces sanitaires comme le sida. Et le secret bancaire suisse, excroissance spécifique du secret des affaires, ne tient plus qu’à un fil.

**Le secret de la vie privée

A l’époque du secret des princes, la police des mœurs a libre accès à l’intérieur des foyers.

A l’époque du secret des princes, la police des mœurs a libre accès à l’intérieur des foyers. Et nul ne songerait à opposer aux juges qui demandent des comptes aux fornicateurs et aux adultères que cela ne les regarde pas. La vie privée s’affirme à partir du XVIIe siècle, sujet de prédilection des peintres hollandais. Au début du XIXe siècle, Jeremy Bentham, ferme partisan de la publicité de l’action publique, fait une exception pour les secrets susceptibles de nuire à l’honneur des familles.

Le secret des familles et la morale bourgeoise sont dans le viseur des totalitarismes, fascistes et communiste, du siècle suivant qui inspirent le fameux Big Brother imaginé par Orwell en 1948. Nul n’y peut se soustraire au regard omniprésent de l’Etat et du parti. Dans les démocraties, le secret reste la règle mais l’Etat social accède à un nombre croissant de secrets privés, entrant parfois en délicatesse avec le secret médical. Le mouvement s’accélère à la fin du XXe siècle avec le développement des moyens de paiement et de la surveillance électroniques. Les privés s’y mettent aussi, exhibent leur vie privée sur Facebook sans renoncer pour autant à la défendre, y compris par voie judiciaire, contre les intrusions importunes. 

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28 réponses à “Tout sur Julian Assange et WikiLeaks-(dossier)”

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