*Culture-Livres

*Titre du roman: CE QU’ON PEUT LIRE DANS L’AIR

Dinaw Mengestu. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michèle Albaret-Maatsch Albin Michel , 370 pages , 22 €   

** Dinaw Mengestu évoque magnifiquement le couple, la guerre et l’exil à travers l’histoire de deux émigrés éthiopiens, racontée par leur fils                   

Ce très beau titre invite à ouvrir les yeux, à soulever le sens caché des choses, comme on découvre une silhouette inattendue en regardant les nuages. Ce qu’on peut lire dans l’air, ce sont peut-être des émotions, des mensonges, des non-dits aussi, tout ce qui circule entre un homme et une femme, entre un parent et son enfant. Ces sentiments s’agrègent autour de fils invisibles qui se tendent et se détendent. À travers les parcours de deux couples, celui du narrateur, Jonas, et celui de ses parents, Dinaw Mengestu va tisser une histoire où la littérature viendra combler les manques de la réalité.

Jonas vit à New York, il est né dans l’Illinois de parents ayant fui la révolution éthiopienne, est devenu prof et travaille dans un bureau d’aide sociale où il a rencontré Angela, Noire comme lui, qui ne parvient pas, elle non plus, à saisir le sens de son passé douloureux, ni même à s’en souvenir. Comment trouver sa place quand les fondations manquent ? Jonas le solitaire multiplie les balades dans la ville, cherche où mettre ses pas, mais ne sait pas répondre quand sa femme lui demande, de plus en plus durement, qui il est.

Dinaw Mengestu, dont le premier roman (1) explorait déjà l’érosion du rêve américain, les relations interraciales et la question de la diaspora africaine, dynamite encore ici les clichés répandus sur l’immigration et l’assimilation. Mais le déracinement de Jonas n’est pas tant ethnique que familial et intime. « L’un comme l’autre, on voulait, à des dégrés divers, une vie réglée, stable, qui aurait fait contrepoids à nos enfances traumatisées et aux errements de nos parents », écrit-il. Sa seule alliée est son imagination, sur laquelle il s’appuie pour aider les arrivants à remplir leurs formulaires de demande d’asile, ou devant ses étudiants, un auditoire anonyme d’Américains prompts à l’écouter raconter son passé, pourvu qu’il soit extraordinaire. C’est par la fiction que le jeune homme va reconstruire son identité morcellée, composant le récit de la jeunesse de son père en Éthiopie et au Soudan, avant de partir sur ses traces bien réelles dans le Tennessee et l’Illinois.

Un vent continu – de la brise d’été aux bourrasques sans égard pour ce qu’elles balayent – et des souffles – des cris de colère jusqu’aux chuchotements des mots d’amour – caressent ces pages. Les personnages sont ballottés par ces vents contraires. Peut-être le libre arbitre est-il le sujet central de ce roman d’une douceur presque inquiétante, où même les scènes les plus âpres sont racontées avec le calme des anciens conteurs. Mais les espaces qu’évoque Dinaw Mengestu avec une impressionnante grâce ne sont pas ceux des vastes prairies américaines ni des terres brûlées d’Éthiopie. Ce sont les champs intérieurs qu’arpente en premier lieu l’écrivain. Yosef, Mariam, Angela et Jonas ont-ils choisi leur propre chemin ou celui-ci s’est-il tracé à leur insu ? Tous oscillent entre une forme de résignation et un appétit vers leur liberté, qu’elle passe par une séparation douloureuse d’avec son conjoint, son parent, son pays, son passé, ou par une réconciliation avec eux. Dinaw Mengestu offre des scènes poignantes et haletantes, comme celle de l’échappée de Mariam au bord de l’autoroute de sa lune de miel, après qu’un accident a laissé son mari inanimé au volant de leur Monte Carlo rouge 1971, symbole dérisoire de leur désir de réussite en Amérique, fracassé sur une réalité trop grande pour eux. Le titre original du livre, Comment lire dans l’air (How to read in the air), offrait un sens légèrement différent du titre français, presque un programme. Suggérant peut-être qu’une vie est un chemin d’apprentissage ou d’apprivoisement. Et que le pérégrin peut tout au long remodeler son alphabet pour décider de son destin. (La Croix-07.05.2011.)

(1) Les Belles Choses que porte le ciel (Albin Michel, 2007), prix du meilleur premier roman étranger.

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La vie entre les lignes, au bord des pages

Anna Gavalda exhume et traduit un roman oublié de la littérature américaine signé John Williams. Une œuvre magnifique sur la puissance des livres dans la vie d’un professeur d’université du Middle West

 **STONER……John Williams traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anna Gavalda… Le Dilettante , 386 pages , 25 € **

Loués soient les passeurs de passion qui savent partager. Venu du siècle dernier, le livre qui se fraie un passage, en cette rentrée surchargée, doit de survivre et de revivre à l’enthousiasme de deux écrivains. « C’est en lisant une interview de Colum McCann parue dans le quotidien anglais The Guardian il y a quelques années que j’ai découvert Stoner de John Williams, raconte Anna Gavalda. McCann affirmait que ce roman, publié en 1965, était un grand oublié de la littérature américaine, ajoutait qu’il en avait déjà acheté plus d’une cinquantaine d’exemplaires pour l’offrir à ses amis et que c’était un texte qui touchait autant les écrivains que les simples lecteurs. Cette précision m’avait mis la puce à l’oreille et je m’étais empressée de le lire. De le lire, de l’aimer et d’avoir envie de le partager à mon tour. » Et de le traduire elle-même… Anna Gavalda ajoute : « C’est un roman qui ne s’adresse pas aux gens qui aiment lire, mais aux êtres humains qui ont “besoin” de lire. »

Vie et destin de William Stoner, l’homme sans qualité, emporté par le vent de l’oubli. Ou comment ce fils de fermiers du Middle West, sans éducation, ni fortune, accède au savoir et, sans l’avoir vraiment voulu, devient professeur de littérature à l’Université du Wisconsin. « Voûté dès son plus jeune âge », sous le poids de sa condition et de la résignation atavique, il atterrit en pension chez des cousins où il doit s’acquitter en durs labeurs de leur peu amène « hospitalité ». Et quand il rentre chez lui, il travaille à la ferme, aide aux récoltes. Comme personne ne lui pose de questions, il ne dit rien. William Stoner, l’homme du silence.

Pourtant, un vieux professeur va détecter, sous l’éteignoir de la solitude et de la modestie, la flamme du talent et d’une sourde aspiration. En juin 1914, William Stoner obtient sa licence de lettres. Mais ce début de réussite se paie d’un sentiment de perte. Il quitte les siens, leur univers, et part sur une route qui va le détacher d’eux. Il rencontre Edith qui arrive d’un autre monde. Fantasque, insaisissable, elle accepte de l’épouser, sans conviction. William Stoner traverse leur mariage dans le brouillard. Leur mésalliance vire à l’échec. Leur mésentente est totale, dans l’intimité comme face à la vie, que ne répare pas la naissance de Grace. Stoner s’enfonce dans un sentiment de lassitude, aggravé par la certitude que la littérature, qu’il enseigne désormais, demeure, par essence, hors d’atteinte. Un conflit larvé, puis frontal, avec un collègue machiavélique va empoisonner ses dernières années à l’université. Au cœur de ce double nœud, intime et public, John Williams aligne des pages admirables sur le sens et l’infinie richesse de la littérature, des chapitres éblouissants, en clair-obscur, sur les pleins et les déliés d’une vie, absorbée dans les livres.

L’amour, le vrai, le grand, se présente sous les traits d’une étudiante tardive, Katherine Driscoll. Sa consolante… C’est un embrasement de tous les sens et de l’intelligence, menacé par le regard en biais de la société, brisé par la force du collectif, dérangé par l’éclat de ce feu partagé.

Sur fond de désastre existentiel, pendant que la génération de ses étudiants est engloutie par une nouvelle guerre, les sources lointaines du découragement de William Stoner et de son insondable désespoir l’aspirent vers le fond. Il coule en silence. Quand il remonte à la surface, l’indifférence nimbe son regard. Il survit en apesanteur, dissocié de lui-même. Sa fille Grace a sombré dans l’alcool. Elle a épousé, pour sauver l’honneur, le premier étudiant étourdi qui l’a déflorée et mise enceinte. Cet époux éclair meurt sur le front, sans avoir eu le temps de comprendre le tour qu’avait brutalement pris sa vie…

McCann avait raison. Le lecteur se trouve plongé, absorbé, envahi, submergé par un immense roman de formation, un récit somptueux sur le sens de l’existence, ses impasses, ses rêves enfouis, ses élans, ses parts d’ombre et de secrets. Écrit dans une langue magnifique et profonde, classique et modeste, il résonne comme le chant des origines, merveilleusement restitué, avec délicatesse, par Anna Gavalda. Nous traversons deux guerres mondiales, loin des combats, suivons plusieurs générations du Middle West, goûtons la griserie de voyager dans les livres, d’accéder à la connaissance, sans jamais quitter le personnage principal, de son enfance à son dernier souffle. Quand vient la fin, William Stoner revoit sa vie, avec la sensation de ne jamais avoir été à la hauteur de la littérature et le regret d’avoir reculé devant le bonheur. Pendant son agonie, une question meurt sur ses lèvres : « Qu’espérais-tu ? » (La Croix-07.09.2011.)

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5 réponses à “*Culture-Livres”

  1. 31 08 2012
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